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L’unique n°9 (avril 1946)
La liberté de la personnalité
Article mis en ligne le 26 février 2008

par Key (Ellen)
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Sur la porte de notre temps sont écrits ces mots :
Réalise ta personnalité.
(Max Stirner)


 

La liberté de la personnalité, cette expression est devenue presque un mot d’ordre, bien que très peu de gens en comprennent le sens. Combien savent ce qu’il faut d’heures, de jours, d’années, pour en faire une réalité quand il s’agit de soi-même ? Combien ont passé leurs veilles à méditer sur ce qu’est leur moi, leur propre moi, et sur la possibilité de trouver leur expression ?

Libérer sa personnalité, c’est écouter avec persévérance les sons que rend son âme pour arriver à distinguer la note principale. C’est quand on l’a entendue, chercher ce dont on a besoin et s’en emparer ; se nourrir comme le réclame notre culture, aller au devant de nos propres survivances, former nos propres habitudes et fortifier par là notre personnalité. C’est aussi repousser les survivances, les études et les habitudes qui ne servent pas à former notre caractère propre. Le talent de l’individualiste, c’est, connue toute autre espèce de talent, le pouvoir de le défendre contre ce qui le diminue. L’individualiste né a, dès son enfance, choisi instinctivement ses jeux, ses livres, sa manière de travailler, ses amis. De bonne heure, il a eu le courage de manifester sa propre peine et ses propres goûts, de commettre ses propres fautes. Il ne s’est pas laissé aplatir, ni polir.

Dans les premières années de la jeunesse, on a rarement l’occasion de révéler sa personnalité par des actes. Aussi, l’individualiste de naissance se manifeste-t-il surtout par la résistance et n’est il généralement pas un aimable jeune homme ni une aimable jeune fille. Mais, à l’heure de l’action, il sait quand il faut s’aventurer et quand il faut demeurer, quand il faut défier et quand il faut s’incliner, quand il faut attendre et quand il faut prendre des résolutions, quand il faut suivre les autres et quand il faut se l’interdire, parce que ce serait une diminution de la personnalité. Ce ne sont pourtant là que des exercices préparant à la grande bataille qui doit faire triompher la liberté de la personnalité. Le combat a lieu dans notre monde intérieur ; l’objet du débat est l’honnêteté vis-à-vis de nos pensées et de nos rêves, de nos doutes et de nos sentiments, de nos pressentiments et de nos impulsions. Il faut alors une vue excellente pour percevoir, dans le gouffre obscur qu’on appelle l’âme, tout ce qui, au sens propre, est à nous, une ouïe très fine pour entendre les accords dispersés qui décèlent ce qu’il y a en nous de plus intérieur, ce qui tant de fois est étouffé par les sentiments hérités, appris ou passagers. Notre moi conscient domine si souvent notre moi impulsif et supérieur, nous confondons si souvent le cri de la passion avec le soupir qui révèle nos aspirations à l’existence, nous prenons si souvent les mouvements réflexes de nos sentiments morts pour des signes de vie, nous mentons si souvent à nous-mêmes et nous appelons cela avoir des égards pour telle ou telle chose, pour telle ou telle personne. Nous gardons en nous tant de pensées hors l’usage, et nous nous qualifions pour cela de fidèles.

En vérité, toutes les libertés du monde signifient peu de chose en regard de l’émancipation de la personnalité ; toute l’oppression du monde n’est absolument rien au prix de cette captivité. Si l’individualité, et le pas est décisif, a la force de rompre ses chaînes, elle aura la force de dominer tous les autres obstacles.

Un homme que remplit la passion d’être tout entier soi-même, de vivre toutes les pulsations de son coeur, de donner une expression complète à son moi intérieur, n’a pas une existence calme, mais une existence riche. Pour lui, la vie chante, car il la transforme en un poème, dans l’activité quotidienne et dans l’ivresse des grandes heures, dans les années d’affliction et dans les moments de joie. Il sait qu’en faisant ce qu’il peut faire de plus élevé pour lui-même, il donne aux hommes ce qu’il peut leur donner de supérieur. Hardiment, il remplit l’existence de pures et, s’il est possible, de fortes et belles expressions de sa personnalité. Il découvre ainsi de nouvelles valeurs de la vie. Il élargit, selon la mesure de ses forces, sa part d’existence ; il surmonte, à sa manière, les obstacles que le mourant. oppose au vivant. Un être qui a une profonde conscience de soi-même ne demande aux autres que la liberté pour sa personnalité. C’est, pourquoi aucune haine, aucune moquerie, aucune méconnaissance ne le détourne de sa voie, ni ne trouble son harmonie intérieure, tant qu’il se sent fidèle à lui-même. Cette fidélité est toute sa religion et toute sa morale. Une pareille honnêteté comporte entre autres le courage de regarder dans les profondeurs de son être et de supporter les conséquences des découvertes que l’on y peut faire, même si l’on ne conquiert la continuité intérieure de la vie qu’en sacrifiant quelquefois celle des pensées et des actions. Une telle probité donne aussi le courage d’être indifférent à ce que pensent les hommes. C’est la seule condition pour conserver toujours l’estime de soi-même qu’il faut souvent, sacrifier, si l’on recherche celle du grand nombre. Une personnalité est donc absolument invincible quand elle ne craint pas de perdre d’autre estime que la sienne.

Très souvent, cette énergie triomphe de l’opinion publique qui se laisse dompter, comme un animal féroce, par une attitude courageuse, et qui, si vous fuyez, vous met en morceaux.

Quoi qu’il en soit., l’individualiste qui, solitaire, suit sa voie, fait l’oeuvre la plus excellente, si ce n’est pas pour les hommes du présent, au moins pour ceux de l’avenir.

Il y a tant de gens qui ont si peu pensé, et si mal pensé, à l’individualisme que ces mots de « liberté de la personnalité » font naître dans leur imagination l’idée de quelqu’un qui commencerait sa journée en posant les pieds sur la table du déjeuner, la finirait en séduisant la femme de son ami, et qui aurait rempli l’intervalle par un parjure, un faux et un assassinat. Même les personnes dont l’imagination est moins prompte pensent que l’émancipation de la personnalité signifie la liberté de suivre toutes ses impulsions. tous ses désirs et d’obéir à toutes ses passions.

Celui qui voit plus juste comprend que de tels penchants ne sont pas INDIVIDUELS, mais qu’ils sont communs à tous, et que, tant qu’on ne les domine pas, on n’est pas une personnalité. L’enfant, le sauvage, l’homme grossier n’offrent que des possibilités d’individualité. La personnalité se montre d’abord dans la manière dont on sait transformer les inclinations et les passions en valeurs de la vie. Comme les dispositions de chacun de nous sont déterminées par l’hérédité, d’aucuns sont plus que d’autres destinés à devenir des individualités. Mais quelles que soient ces dispositions, la joie et la douleur, l’éducation et la culture, les habitudes et la vie entière les modifient. Les inclinations se transforment en sentiments, les sentiments en pensées et en images. L’homme de la nature, comparativement incohérent, devient conséquent, différencié, ce qui signifie qu’il est de plus en plus individuel, de moins en moins général, de moins en moins inspiré par des inclinations et des passions aveugles. Les inclinations et les passions sont nécessaires. c’est-à-dire justifiées, comme tous les éléments de la personnalité ; mais aucun de ces éléments ne doit être développé de façon à ce que les autres soient amoindris. La liberté et le bonheur de l’individu en seraient détruits. C’est une vieille expérience, tragiquement renouvelée de notre temps, celle qui montre l’homme possédé de ses inclinations perdre si bien tout caractère qu’arrivé à un certain degré de déchéance physique et psychique, n’ayant plus aucun sentiment de son intégrité, de sa dignité, de la continuité de sa vie, il se jette sans retenue d’excès en excès, et s’engage dans des voies dont aucune n’est la sienne.

Il n’y a de libre que l’homme qui ne veut, ni quand il suit ses désirs, ni quand il se conforme à ceux des autres, agir contre son caractère. Ses actions seules peuvent faire son bonheur. Car le bonheur est le sentiment de puissance que produit le développement de toutes les forces avec la plus grande liberté possible en vue d’atteindre la plus haute perfection possible, la satisfaction des désirs non personnels peut donner des jouissances animales, mais rien qu’on puisse appeler bonheur humain. Toute action impersonnelle et non libre que fait un être dont l’individualité est développée, le torture comme un péché contre lui-même, soit qu’un attrait momentané, soit qu’une habitude l’ait enchaîné. La personnalité absolument émancipée ne commet ni ce péché, ni aucun autre d’ailleurs. Elle peut laisser à ses forces une entière liberté de mouvement parce qu’elle les tient en main et les gouverne d’une pression légère comme un habile cavalier dirige son cheval. Elle a la suprême joie d’aller aussi loin que possible et pourtant de ne jamais se perdre, de laisser l’inconscient agir spontanément, avec la certitude que rien de bas ni de médiocre, rien de grossier ni de laid ne surgira. La terre n’offre pas de plus noble ivresse que celle du bonheur qui remplit la personnalité fière, rayonnante de force. On découvre rarement des fautes dans l’homme qui la possède, mais seulement des limites, ces limites dans lesquelles la personnalités s’ennoblit et se perfectionne.

Au dernier stade du développement, on ne peut commettre qu’une seule faute, on peut seulement transgresser les lois de sa propre nature. Dans le moi achevé et total les défauts sont adaptés au caractère, comme l’ombre à la forme du corps. Il arrive à un homme énergique de laisser subsister en lui un défaut qui accompagne une qualité, il n’aura aucune bienveillance pour tout péché ou toute bonne action qui sera sans rapport avec lui. Il choisit avec un infaillible instinct ce qui a la plus haute valeur pour son tempérament, que ce soit joie ou souffrance, action ou rêve, vertu ou défaut. Il est littéralement impossible pour un homme de ce genre, physiquement impossible, de se rendre coupable d’un crime pour n’avoir pas réprimé une passion ou une inclination. Cette éducation de la personnalité donne par surcroît. un sentiment plus délicat de ses propres limites et de celles des autres. Celui qui se comprend, qui sait quels sont ses besoins, qui est circonspect et n’est satisfait que s’il reste dans son domaine, est attentif à respecter ce qui appartient à autrui. Et s’il lui arrive de ne pas respecter la propriété de son prochain ou son droit, ou certaines lois sociales, c’est parce que sa conscience ne peut reconnaître cette propriété, ce droit ou cette loi. S’il a agi ainsi, ce n’est pas parce qu’il a subi des impulsions auxquelles il n’a pas résisté, c’est résolument et consciemment. Et quoi qu’il haïsse, pour lui comme pour les autres, toute souffrance inutile, il a cultivé le courage nécessaire pour supporter une souffrance utile, Mais il n’a rien de cette dureté qui fait qu’on ensanglante inutilement ses mains en tordant le coeur d’un autre. On peut avoir une vie plus paisible que celle de l’individualiste, si l’on appartient à la majorité, à la foule des passagers qui, sous le pavillon de la morale sociale, traverse avec sécurité la mer orageuse. Chacun d’eux n’a besoin que de rester passif pour arriver au port. Mais à côté du grand paquebot, on aperçoit sur le vaste Océan un voilier solitaire qui s’élance. Celui qu’il porte court bien plus de dangers, mais il déploie toute sa force ; il connaît le sentiment de la domination et goûte la plénitude de la vie.

Elen Key (Traduction Jacques de Coussange)


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