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Témoins n°25 (novembre 1960)
« Mêlant son pas aux nôtres »
Article mis en ligne le 27 janvier 2008

par Walusinski (Gilbert)
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Faire
un portrait de Pierre Monatte ? Il faudrait avoir sa plume pour faire
ressemblant. Il faudrait surtout que beaucoup de temps se soit écoulé
pour écrire sereinement sur un homme dont la chaleur n’a pas
quitté ceux qui l’aimaient. Je dirai seulement quelques
souvenirs.

*
* * * *

C’est
un soir de février ou mars 1948 que je rencontrai Monatte pour
la première fois. Bien tard, en somme. Avant la guerre (je
veux dire en somme dans les années trente), j’avais usé
beaucoup de mon temps à préparer des examens
universitaires. Après la guerre, la brochure Où va
la CGT ?
(de mai 1946), puis la reprise de la publication de la
Révolution prolétarienne
(avril 1947) avaient été
fort appréciés par ceux qui, dans une union
départementale des syndicats comme les autres (celle de la
Vienne, dans mon cas) voyaient se détériorer la vie
syndicale et, par le noyautage stalinien, devenir fatale la scission.

Un
soir de l’hiver quarante-huit, alors que se constituait la
CGT-Force ouvrière, j’étais monté au local de
la RP sans but précis. Ecœuré des manœuvres
staliniennes, je ne l’étais pas encore de celles des autres,
mais je sentais confusément qu’on ne répliquait pas
aux forbans comme il l’aurait fallu. Monatte était seul ; il
me questionna ; la conversation ne se perdit pas en vains propos. Il
eut vite fait de me mettre sur les rails.

Jamais,
par la suite, lorsque je le connus mieux, nous n’avons reparlé
de cette rencontre. Il se peut que, dans mon souvenir, je la nimbe
d’une lumière flatteuse. Je ne peux d’ailleurs me rappeler
les détails de notre conversation (je ne sais plus en
particulier si cela se passait avant ou après les votes des
fédérations du Livre et de l’Enseignement).
Simplement cette fois, comme à toutes nos rencontres, Monatte
a su me faire aimer la vie, me faire comprendre qu’il y avait
quelque chose à faire où l’on pouvait être
d’accord avec soi-même.

*
* * * *

Dans
une note sur Camus, Dominique Aury remarque son influence sur les
camarades qui l’entouraient : « Ce qu’il disait on le
croyait, ce qu’il demandait, on le faisait. »

Ce
qui était tout à fait vrai pour Camus, ne l’était
pas moins pour Monatte, sans que la différence d’âge,
de lui à moi par exemple, y fût pour quoi que ce soit.

Cela
ne veut pas dire que Monatte avait de l’autorité. Vous savez
bien que lorsqu’on dit cela de quelqu’un, il est prudent de se
méfier. L’aurais-je voulu, je n’aurais pu me méfier
de Monatte.

*
* * * *

Dans
la conversation privée, dans une réunion plus
nombreuse, ou dans une lettre, il était rare que Monatte ne
trouve pas le moyen de dresser un véritable plan de travail.
Et ce n’était pas paroles de chef ; il n’y avait pas en lui
le moindre soupçon de volonté de puissance. Un
compagnon seulement, mais qui savait entraîner l’équipe.

En
remuant de vieux papiers, j’ai retrouvé une lettre du 13
juin 1949 dans laquelle Monatte me disait son avis sur le premier
numéro des Cahiers Fernand Pelloutier. Avec quelques
camarades de Force ouvrière, nous venions de lancer cette
modeste publication d’éducation ouvrière qui,
d’ailleurs, n’alla pas loin. Mais tout le programme qu’elle
aurait dû réaliser est là, dans cette lettre,
mieux dit, plus précis que les initiateurs ne l’avaient
conçu :

« 13.
6. 43. — Mon cher Walu, j’ai lu vos
Cahiers Pelloutier. Le
projet est intéressant. Il faut que vous réussissiez à
le mettre debout solidement. En premier lieu trouver un chiffre
minimum d’abonnés qui vous permette de donner une revue
imprimée.

Si
je comprends bien, votre principal objectif c’est de former des
cadres syndicaux, d’aider les jeunes syndiqués à

développer leur compréhension du monde où ils
doivent lutter. N’oubliez pas que la tâche est double :
démêler les problèmes syndicaux d’aujourd’hui,
acquérir les connaissances de base historiques, économiques,
philosophiques nécessaires à quiconque ne se figure pas
que le mouvement ouvrier est né avec sa génération.
Ne criez pas que vous ambitionnez de faire ça, mais faites-le.
Sans tomber dans la rigueur et la sécheresse d’un cours
pro­fessoral. En laissant le plus de chair après l’os,
le plus d’humanité autour de la formule.

Vos
cahiers devraient être le lien entre tous les Collèges
du Travail qui existent. Recueillir le meilleur de leurs causeries et
cours. Faire un sort à leurs initiatives. Suivre leurs
expériences et en mesurer les résultats. C’est là
un travail de correspondance et de dépouillement évidemment
important. Si vous êtes trop pris, voyez qui peut s’en
charger de manière régulière et compréhensive.
Cela comporterait pour les
Cahiers une rubrique : la vie des
collèges du travail, et une source de grandes études.

Il
serait utile d’établir en outre un lien avec les Centrales
d’éducation ouvrière des autres pays. Pour connaître
comment elles fonctionnent, quelles difficultés elles ont
rencontrées, quels résultats elles ont obtenus.
Commencer par exemple par l’Angleterre et raconter ce qu’ont été
et ce que sont devenus le Ruskin College, le Central Labour College
et sa revue
Plebs, etc., etc. Faire le tour des pays, numéro
des
Cahiers par numéro ; en trouvant quelqu’un pour
suivre désormais dans leur langue les publications de ces
organisations sœurs.

A
votre dernière page, vous annoncez deux semaines d’études.
Je
serais curieux de lire dans les Cahiers du mois
suivant un « En revenant
de Farncomb » ou de Marly
sous la forme d’une sorte de rapport collectif.

Peut-être
pourriez-vous reproduire les textes essentiels. Votre citation de
Pelloutier, en tête de votre première page, comporte une
erreur. Elle provient de la
Lettre aux anarchistes de fin
1899. Pourquoi ne pas donner un jour cette lettre ? Entière et
non par extraits.

Une
remarque encore. La formation d’un esprit tient beaucoup à
ses lectures sous la lampe du soir. Vous devriez établir une
courte liste de bouquins qu’il est interdit de ne pas connaître
quand on est militant ou qu’on le devient. Liste publiée
dans chaque numéro. A compléter quand il paraît
un bouquin de grand mérite. Ce que j’appelais autrefois la
Planchette à livres.

Voilà,
mon cher Walu, quelques remarques après lecture de votre
premier numéro.

Bonne
chance.

Bonne
poignée de main.

P.
Monatte

Un
reproche : Finidori m’a passé le numéro arrivé
à
la R P. Sinon je me brossais. J’étais
pourtant un abonné possible. Devenu abonné, puisque

je vous vire mes 200 fr. »

Le
programme était tracé. Nous n’avons pas su le
réaliser, mais j’en ai retenu une leçon encore
valable quand je suis dans ma classe : laisser le plus de chair après
l’os…

*
* * * *

Monatte
m’a raconté un jour comment il avait quitté la
maîtrise d’internat. Jamais je ne l’ai entendu regretter de
n’avoir pas enseigné (je veux dire de n’être pas
devenu instituteur ou professeur). Pourtant, avec quel intérêt
il suivait les problèmes de l’enseignement, avec quelle
sympathique curiosité il vous interrogeait à leur sujet ! Sa façon souriante et bourrue à la fois de
questionner : « Alors, quoi de neuf chez les profs de math ? »

Ses
connaissances étaient limitées dans les domaines
scientifiques. Il savait ne pas s’y aventurer imprudemment et
pourtant comprendre, avec une merveilleuse intuition, où
étaient, dans ces activités, les tendances qui
s’apparentaient aux efforts de toute sa vie.

Dans
son amour des enfants, je vois la même ardeur invincible à
poursuivre une lutte où les défaites, en apparence,
furent plus nombreuses que les victoires. Il regrettait, me dit-il un
jour, de n’avoir pas eu d’enfants ; il en aurait voulu six !
Jamais il n’oubliait de s’enquérir de mes garçons
et se plaisait, je crois, à mes confidences attendries.

*
* * * *

Guilloré
a su, mieux que je ne saurais le faire, raconter ce qu’était,
pour les amis de Monatte, « le pèlerinage de Vanves »
(R P de juillet 1960). J’essayerai un jour, même si ce
n’est que pour moi, de reconstituer une de ces visites où je
m’attardais toujours trop. L’un et l’autre, nous avions noté
sur un papier les questions sur lesquelles nous voulions qu’on
discute. Mais la conversation prenait souvent le chemin des écoliers.

Alors,
parfois, nous nous heurtions. Il ne comprenait pas que je place si
haut l’œuvre de Gide. A mon tour, je m’étonnais qu’il
fasse quelques réserves sur Roger Martin du Gard (avec un
autre que Monatte, je me serais fâché). Le plus souvent,
j’apprenais, je découvrais ce que j’aurais dû savoir
depuis longtemps. Mais, près de lui, je redevenais écolier
avec délectation.

Trop
petit garçon peut-être, et c’est vrai que plus d’une
fois Monatte put me reprocher ma naïveté, une certaine
exigence d’absolu assez puérile, surtout une grave
méconnaissance du mouvement ouvrier qui me fit commettre bien
des faux-pas. Je ne sais s’il faut ranger parmi ceux-ci la
rédaction d’un écho dans lequel je dénonçais
l’ambiguïté de la position du représentant de la
CGT.-Force ouvrière au sein de la Confédération
internationale des syndicats libres (CISL), après l’assassinat
de Farhat Hached. De bons camarades protestèrent que je
calomniais ; ils se plaignirent auprès de Monatte (l’écho
avait paru dans la RP). Celui-ci aussitôt partit à
la chasse aux renseignements ; il fit sa propre enquête. Il
n’était pas homme à laisser tomber le camarade en
difficulté, non plus d’ailleurs qu’à cacher une
faute. Il ne faisait presque jamais de compliments. Mais sa
confiance, si vous aviez la bonne fortune qu’il vous l’accorde,
ce n’était pas de la fausse monnaie.

*
* * * *

C’est
lui, en 1951, qui eut l’idée d’une réunion à
Sèvres, pour commémorer le cinquantenaire de la mort de
Pelloutier. J’ai gardé le souvenir du petit groupe que nous
étions autour de la tombe, au cimetière des Bruyères ;
puis de la balade vers le quartier où se trouvait la maison
dans laquelle Pelloutier passa les derniers mois de son existence.

Est-ce
ce jour-là, ou à une autre occasion que Monatte a
prononcé cette phrase de Pelloutier : « Il reste toujours
vivant, mêlant son pas aux nôtres, nous réconfortant
par ses leçons et par son exemple. »

*
* * * *

Monatte
était déjà un vieil homme quand je l’ai connu,
mais ce qui frappait toujours c’était sa jeunesse foncière.
J’imagine qu’en 1901, lorsqu’il débarqua à Paris
et qu’il alla trouver Guieysse, au bureau de Pages libres,
c’était un jeune homme sachant ce qu’il voulait et ce
qu’il pensait. En tout cas c’est un homme exemplaire qui fonde la
Vie ouvrière
en 1909 : qui a fait aussi bien depuis ? Et en
1914, lorsqu’il résiste à la maladie du siècle,
avec les très rares compagnons qui restent avec lui fidèles
à l’Internationale, il devient, pour nous tous qui viendrons
plus tard, la seule vraie leçon de morale qui soit, un
exemple.

Combien
d’espoirs Monatte verra-t-il s’effondrer ? Le mouvement ouvrier
descendra de plus en plus bas dans la trahison de ses propres
valeurs. Et comme une dérision, la Vie ouvrière sera
devenue, en gardant le titre, l’opposé de celle qui fut son
enfant. Monatte ne désespérait pourtant pas. Le creux
de la vague, disait-il, encore plus creux. Mais il dépend de
nous de remonter sur la crête.

Remonter…
Si nous y parvenons, ou même si seulement nous le tentions, il
mêlera son pas aux nôtres et sera encore le plus jeune,
le plus ardent, le plus lucide de nous tous…

Gilbert
Walusinski


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