La Presse Anarchiste

Témoins n°25 (novembre 1960)

Souveraineté et indépendance

dimanche 27 janvier 2008, par Blum (Léon)

Il n’y a pas que l’Algérie. L’orientation générale de la politique étrangère de la France, l’accent mis sur « l’Europe des patries », les conceptions relatives à une réforme « directoriale » de l’Otan, la bouderie spectaculaire opposée aux institutions de l’Onu, le projet, enfin, tendant à la création d’une « force de frappe » nationale, tout indique, dans l’esprit du présent gouvernement, une anachronique nostalgie des temps révolus. Aussi ne pourra-t-on relire qu’avec un intérêt à la fois accru et actuel ce texte de l’allocution prononcée par Léon Blum, le 24 avril 1948, à la conférence socialiste de Paris sur les États-Unis d’Europe, et que « le Populaire » devait reproduire plus tard dans son numéro du 21 septembre 1959.

« Pas plus que l’Europe n’est un tout, elle n’est une fin dernière, une fin en soi.

La solution européenne se présente à la fois comme un expédient et comme une étape, mais nous n’entendons aucunement substituer définitivement la conception européenne, l’idéalisme européen à la conception internationale et à l’idéalisme international.

Nous sommes réduits à organiser l’Europe économiquement et politiquement, parce que dans l’état présent, dans l’état actuel des choses, nous constatons que la communauté internationale est impuissante à assurer, d’une part, la reconstitution matérielle de nos pays ravagés et ruinés, et, d’autre part, la conciliation et la pacification universelles.

Et nous espérons que la position intermédiaire de l’Europe entre l’Amérique et l’Asie, que les affinités multiples qui permettent aux nations libres et pacifiques d’Europe une action commune, leur permettront de jouer entre de grandes forces méfiantes, soupçonneuses et tout près de devenir antagonistes, un rôle indispensable de persuasion réciproque et de conciliation.

Cette œuvre nous apparaît comme nécessaire, comme urgente, mais c’est l’organisation pleinement efficace de la communauté internationale qui demeure pour nous la fin en soi, la fin dernière. L’organisation européenne, l’unification européenne ne sont pour nous qu’un moyen de suppléer temporairement et de parvenir définitivement à l’organisation et à l’unification universelles.

Je n’ajouterai plus qu’une réflexion : qu’il s’agisse de la communauté internationale ou qu’il s’agisse de la fédération européenne, nous nous trouvons devant le même obstacle, et cet obstacle est une certaine conception de l’idée de souveraineté nationale.

Que l’idée de la souveraineté nationale, l’idée de la souveraineté illimitée, de la souveraineté incontrôlée, inaliénable de chaque État soit un obstacle à tout effort d’organisation, c’est une assez vieille aventure, il en a été ainsi avant la Société des nations. C’est cette même idée qui a soustrait à la Société des nations les litiges les plus graves et qui l’a paralysée par la règle de l’unanimité.

C’est cette idée qui, à San Francisco, a paralysé irrémédiablement l’Onu par la règle funeste du veto.

Il en a été ainsi hier, il en est ainsi aujourd’hui, il en sera ainsi demain, et, en ce qui me concerne, aucun travail d’esprit et aucun effort de propagande ne me paraît plus nécessaire que d’analyser et d’élucider cette idée clairement, de façon à pouvoir la combattre corps à corps et de façon à en venir à bout.

A l’intérieur d’une communauté nationale, à l’intérieur d’un État, nous admettons, et c’est un postulat de toutes les démocraties, que chaque individu possède un certain nombre de droits, de droits individuels, de droits civiques qui sont identiques et égaux pour les citoyens, qui présentent un caractère fondamental et auxquels nous estimons que le pacte social, lui-même, ne peut pas porter atteinte ; mais reconnaître à l’homme et aux citoyens un certain nombre de droits fondamentaux inaliénables, attachés à sa personne, n’équivaut en aucune manière à reconnaître en toute matière l’exercice d’une liberté sans restriction, sans limite et sans appel.

Aucune société nationale n’est possible, aucun État n’est viable si la volonté collective exprimée par la majorité et formulée par la loi n’intervient pas pour opposer au jeu des libertés individuelles les restrictions les limitations, les conciliations commandées soit par la liberté des autres hommes, soit par l’intérêt commun de la société.

Et bien, à l’intérieur d’une communauté internationale, qu’elle soit européenne ou qu’elle soit universelle, chaque État, grand et petit, possède aussi des droits fondamentaux auxquels le pacte communautaire ne doit pas porter atteinte. Il y a des droits des peuples comme il y a les droits de l’homme et du citoyen.

Je propose de désigner l’ensemble de ces droits fondamentaux et inaliénables des peuples par le terme d’indépendance et je dis que l’indépendance de chaque nation doit être respectée par les autres, respectée et garantie par la communauté elle-même, c’est-à-dire que l’intégrité politique et territoriale de chaque État, petit ou grand, puissant ou faible, doit être également respectée, que toute agression contre lui doit être interdite, toute agression directe et toute agression indirecte.

Je dis qu’elle doit pouvoir disposer librement d’elle-même, qu’elle doit prendre elle-même — et sans avoir à redouter la pression d’aucune autre puissance voisine ou non — toutes les décisions essentielles qui intéressent sa vie publique.

Vous le voyez, j’appelle indépendance sur le plan international ce qui est à peu près l’équivalent de ce que sont les droits de l’homme et du citoyen sur le plan national, dans le cadre national.

Mais la souveraineté, l’idée de souveraineté telle qu’elle est couramment conçue va infiniment plus loin ; la souveraineté sur le plan international équivaut à ce que serait dans le cadre national, la liberté sans restriction, sans limite, sans appel, sans juge. Je suis libre, je suis souverain, je fais tout ce qui me plaît, personne n’a rien à y voir, je me moque du contre-coup de mes actes sur les autres.

Eh bien cela c’est la conception de la souveraineté nationale correspondant à la conception de la liberté sans limite et sans contrôle dans le cadre national. Dans le cadre national, cela mène à l’anarchie et à la discorde civile ; dans le cadre international, cela mène au désordre économique et à la guerre.

Je vous propose cette distinction et cette définition, et si vous y adhérez, je dirai que c’est pour moi à l’heure actuelle une chose aussi importante presque pour le socialisme international de s’attaquer à cette conception de la souveraineté, que de s’attaquer à la conception de la propriété capitaliste.

Pour résumer ma pensée, je vous dirai que le but serait alors de réduire la souveraineté aux limites de l’indépendance, et, par conséquent, de transférer à la communauté internationale ou européenne toutes les portions de souveraineté qui excèdent l’indépendance. »

Léon Blum

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