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Témoins n°22 (décembre 1959)
Image de Benjamin Péret
Article mis en ligne le 26 janvier 2008

par Ferdière (Gaston)
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D’abord
Crevel, il y a si longtemps ; et puis Desnos ; et puis Artaud ; et
puis Eluard : pour les remplacer, il m’a bien fallu me fabriquer
des images. Et c’est d’une image de Péret dont j’ai
brusquement besoin ce 19 septembre, après le coup-de-fil de
Lise Deharme ; cette icône qui n’est destinée qu’à
moi-même, je l’envoie cependant à Lise, pensant
qu’elle en a aussi besoin et qu’elle l’aimera semblable à
ce qu’elle aime, à mi-chemin de la réalité et
du rêve, de la vie et de la mort, dans ce Paris de son cœur.

Je
vois d’abord une grande force tranquille, une force… comment dire ? « prolétarienne » ; celle du bon ouvrier du
Verbe, celui qui, comme Mumpty-Dumpty, fait toujours travailler les
mots à plein rendement, celui qui ne finit jamais sa journée ; la force du poète à la fois le plus vrai et le plus
surréaliste de son temps, de notre temps, du révolté
à l’état pur, respectueux de la seule religion qu’il
a entrepris de fonder et toujours prêt à renverser les
idoles. Une force bonne, qui sait aimer, rester fidèle
(n’est-ce pas, Breton ?). Et haïr bien sûr, puisqu’elle
sait aimer (n’est-ce pas, Martinet ?). Elle fait foncer Péret
en avant, d’un pas souple et assuré, épaules carrées,
tête triangulaire…

Je
le vois mieux maintenant : il est accoudé à un comptoir
de l’avenue du Maine vers Alésia ; c’est une fin de soirée
avec des amis, au sortir de je ne sais quel spectacle ou de je ne
sais quel meeting. Il porte un blouson de cuir serré à
la ceinture, celui qu’il avait à Barcelone pour monter la
garde sur la Rambla. Son regard clair va au-delà du cercle des
interlocuteurs, au-delà du bistrot, de la fumée et des
choses…

Je
l’entends tout d’un coup : je retrouve dans le brouhaha de ma
mémoire sa voix profonde ; parfois curieusement hésitante
sur ses lèvres minces ; la plupart de ses phrases se terminent
par un rire pas toujours étouffé, qui est à la
fois doux et cruel (et pourtant ce n’est pas un rire d’enfant).

Sa
main jette sa cigarette, sa dernière cigarette ; elle serre
son verre tout entier ; elle le porte à sa bouche, le vide à
fond comme Socrate sa coupe ; elle le repose sur le zinc avec
précaution… Elle passe un instant sur ses tempes dénudées,
sur son front vaste — pour chasser quoi ? quel moucheron ou quel
malaise ? Et voici qu’elle se tend vers ma main pour la saisir,
pour me dire adieu — car il est l’heure de se quitter et d’aller
dormir. Cette poignée me fait du bien : c’est si rare la
main d’un homme !

…………………………………………………….

Adieu,
homme !

Gaston
Ferdière
(9.59)


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