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Témoins n°20, texte supplément à la revue (été 1958)
La seule urgence
Article mis en ligne le 18 janvier 2008

par Bondy (François)
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Dans
le texte qui constitue le présent feuillet hors série,
François Bondy, qui nous a fait l’amitié de nous
l’adresser pour
Témoins, expose les réflexions
que lui a suggérées notre bref message
(Voir suppl.
à notre n° 20) « Le démon de l’analogie  »,
où nous avions nous-mêmes essayé fin juin de
définir notre point de vue quant à l’actuelle crise
de régime marquée en France par l’accession du
général de Gaulle au pouvoir. On le verra, notre ami,
tout en ayant sur nous le grand mérite de soulever aussi la
question du retentissement des événements de France sur
le plan de la politique étrangère tend à nous
ouvrir les yeux sur les périls qui subsistent. Or, nous non
plus ne nous cachons pas qu’au cours de ces dernières
semaines un certain nombre de faits inquiétants, entre autres
et surtout la nomi­nation de M. Jacques Soustelle au ministère
de l’information, ont gravement assombri l’horizon. (Et nous
apprenons à l’instant que le même ministre vient de
fonder en France certaine « Union pour le Renouveau français », dont il serait enfantin de ne point prévoir quelle
sera en métropole la tête de pont des Comités de
Salut Public d’Algérie…) — Un mot encore : ce n’est
pas, comme Bondy semble le croire de mon « démon de
l’analogie » qu’il s’agissait le mois dernier, mais de
celui des autres et dont il fallait d’abord déblayer le
terrain pour ne point nous achopper au préalable des « pouvoirs excep­tionnels » délégués au
président du Conseil. Cela dit, on ne s’en félicitera
que davantage que, sur ce terrain déblayé, le lucide
directeur de
Preuves pose si bien ci-dessous les vraies
questions : celles qui, telles les lois selon Montesquieu, résultent
de la nature des choses. — S.

« 
S’il faut choisir entre la République et l’Algérie,
je choisis l’Algérie. »

Georges
Bidault

« Pour continuer à gouverner l’Algérie, les Français
renoncent à se gouverner eux-mêmes. »
]

The
Observer

« Il y a les sceptiques eux-mêmes désarçonnés
par des événements si soudains, si violents, si
émouvants, et qui jouent avec nos pensées comme le chat
avec la souris — les sceptiques perdent leurs doutes, les
retrouvent, les reperdent et ne savent plus se servir des mouvements
de leur esprit.

Paul
Valéry

Mon
cher Samson,

Dans
votre « lettre-supplément », vous cherchez comme
nous tous des raisons d’espérer. Comme vous, je pense qu’en
politique un « moindre mal » est souvent le seul bien
possible et qu’il ne faut pas le rejeter au nom de préférences
personnelles qui ne peuvent pas s’insérer dans la réalité.
Mais lorsqu’un événement s’est imposé comme
une sorte de fatalité, est-il si urgent de lui donner une
teinte rose ou noire ? N’est-il pas conseillable d’examiner les
causes, les conséquences probables, la nature des forces en
jeu, pour décider ensuite seulement sur quel point précis
une opinion indépendante peut s’engager et essayer de
devenir à son tour, si faiblement que ce soit, une force ?

Deux
questions qui pour l’instant ne comportent pas de réponse
certaine :

1.
Un pouvoir civil pourra-t-il être reconstitué ou bien
les militaires resteront-ils après avoir renversé la
Quatrième République un pouvoir déterminant, de
sorte qu’aucune politique — en Algérie notamment — ne
pourra être faite contre leur gré ?

2.
La France restera-t-elle pour ses voisins européens un
partenaire engagé dans une politique européenne commune
ou bien insistera-t-elle sur une vocation nationale — ou même
« nucléaire » — qui mettrait fin à
l’intimité et à la confiance au sein de la « Petite Europe » et pousserait l’Allemagne comme l’Italie
vers un nationalisme virulent ?

Le
premier point touche à ce que le général de
Gaulle risque de ne pouvoir faire, malgré ses vues et ses
intentions libérales pour l’Algérie. Le deuxième
point touche ce qu’on sait de sa propre conception du rôle de
la France en Europe.

Prendre
très nettement position sur ces deux problèmes pourra
être plus significatif que de devoir opter « pour »
ou « contre » l’homme qui tiendra plutôt compte
des forces qui ne lui sont pas sympathiques que des sympathies qui ne
représentent aucune force.

Il
y a en Algérie une question de générosité,
et il est certain que des gouvernements faibles et transitoires ne
savent pas être généreux ; un pouvoir fort et
stable a chance de faire mieux. L’accord avec la Tunisie vient de
le prouver. Mais c’est marginal par rapport à l’Algérie.
Ici, il y a la politique d’un « gaulliste »
authentique : Jacques Chevallier, maire élu — écarté
par les militaires et le « Comité de Salut public ».
Le général, si soucieux des pouvoirs légitimes,
n’a pas pu lui serrer la main lors de sa première visite à
Alger. Il y a le lieutenant Rahmani, que M. Bourgès-Maunoury a
fait incarcérer à cause d’une lettre collective d’une
grande noblesse évoquant le drame moral des officiers
algériens dans la guerre d’Algérie. Le général
de Gaulle, les ministres Malraux et Michelet se sont souciés
de sa libération, et il est toujours à la Santé.
Il y a Farès, musulman pressenti pour entrer dans le ministère ; on n’en parle plus. Comparons. Guy Mollet, en février
1956, venait de mener sa campagne électorale sur le thème
d’une paix négociée en Algérie. Il venait de
nommer le général Catroux au Gouvernement général.
Quelques jours plus tard, il y eut Lacoste — et la guerre plus
complète, et l’Algérie remise graduellement aux mains
des militaires. Quel motif y a-t-il de croire qu’aujourd’hui le
contraste entre les intentions et ce que la « force des choses » permet, puisse disparaître ?

Vous
ne croyez pas au miracle, mais à la chance provisoire. Je
dirais au contraire que dans cette situation il est plus réaliste
d’espérer un miracle que de supputer la chance. Après
l’écroulement d’un régime parlementaire — si
veule, si fautif, si vicieux fût-il — et la montée de
l’armée comme force politique, les perspectives d’un pays
qui a été le théâtre d’un tel
bouleversement ne peuvent que changer. Votre « démon de
l’analogie » — il est, comme disent les Anglais, « irrelevant ». Il n’y a pas eu de parti fasciste montant à
l’assaut de l’Etat. Mais le même vide, qu’il y a eu en
Allemagne, en Italie devant le fascisme, a existé en France
devant des forces de nature diverse. Avant même d’être
« pour » ou « contre » un chef de
gouvernement, ceux qui veulent constituer à nouveau un facteur
politique dans le sens de la solidarité européenne, de
la démocratie, du fédéralisme franco-africain
(que le général de Gaulle préconise), devraient
être.

16
juillet 1958

François
Bondy


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