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Noir & Rouge n°10 (printemps 1958 ?)
L’économie algérienne est-elle viable ?
Article mis en ligne le 16 janvier 2008

par Rolland (Paul)
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« L’Algérie
n’est pas viable en cas de retrait des troupes françaises : son
agriculture est minée par des abus de toutes sortes et elle a
sept millions d’habitants en trop qui, si injuste que soit leur sort
n’en vivent pas moins aux crochets de la métropole. Il n’y a
pas de dignité possible pour un peuple réduit par son
expansion démographique à une sorte de mendicité
armée. »

Ces
lignes adresses par A. P. à Noir & Rouge qui les publia
dans son courrier du numéro 9 ont au moins la franchise
d’exprimer une opinion fréquente jusque dans certains milieux
anarchistes. Mis à part que cette opinion concourt au maintien
de l’impérialisme français, elle repose sur une
appréciation des faits qu’il convient de réexaminer.

L’Algérie pays pauvre ?

L’Algérie
est logée à le même enseigne que tous les pays
méditerranéen ni plus ni moins. Les ressources
physiques du Maghreb sont comparables à celles des autres
péninsules : ibérique, italique, balkanique ou
anatolienne. Les conditions de climat de relief et de sol sont
semblables :


Climat à tendance : étés secs, faibles pluies de
printemps


Relief surtout montagneux avec de petites plaines côtières
et des plateaux intérieurs.


Sols montagneux ou médiocres : pauvres en humus, nus, délavés,
décalcifiés ou à croutes.

Ce
milieu est précisément celui qui vit éclore les
civilisations antiques fondées sur le blé, la vigne,
l’olivier et l’élevage.

Depuis,
on a trouvé, de la Flandre à l’Ukraine et du Mississipi
à l’Australie de bien meilleures terres pour les céréales
ou l’élevage. Mais pour l’arboriculture et
l’horticulture, la production de fruits et de légumes,
les pays méditerranéens demeurent les plus favorisés.
Avec un minimum d’irrigation il n’est pas de plus beaux jardins et
vergers. Si la Californie est devenue l’une des plus riches contrées
du monde, elle le doit à une utilisation méthodique de
conditions analogues. D’ores et déjà, l’Algérie
comme le reste du Maghreb dispose d’un incomparable clavier de
cultures fruitières (vignes, abricotiers, figuiers, amandiers,
oliviers, agrumes, dattiers) ou maraîchères (légumes
primeurs ou tardifs). Et suivant les régions l’on trouve des
terres propices aux céréales les plus diverses (orge,
blé, maïs ou riz). S’il est évident que cette
céréaliculture ne peut suffire que de façon
partielle à la population, du moins l’excédent de
fruits et légumes peut fournir une base appréciée
d’échanges avec l’Europe.

Les
ressources minières
sont importantes en Algérie
même (Fer de très bonne teneur de l’Ouenza et Benisaf,
phosphates, plomb, zinc, antimoine…). Si l’on considère le
Maroc et la Tunisie dont la séparation toute provisoire n’est
due qu’à l’impérialisme, le Maghreb occupe une place de
premier plan comme fournisseur de matières rares. Outre les
minéraux ci-dessus, il détient des réserves des
minerais les plus indispensables à la métallurgie
moderne (manganèse, Cobalt, molybdène, vanadium…)

Les
ressources énergétiques
quant à elles, bien
que les conditions climatiques soient peu propices à
l’hydroélectricité, ne manquent pas :


La houille abondante : des confins algéro-marocains n’a jusqu’à
ce jour intéressé personne car, loin de la mer, son
exploitation massive impliquerait l’industrialisation du pays.


Le pétrole récemment découvert dans le Nord du
Sahara intéresse par contre beaucoup plus les grands rapaces
internationaux. Mais il pourrait être un atout du développement
du Maghreb encore plus important que le gaz et le pétrole
l’ont été pour l’Italie.

L’Algérie sous-développée par la volonté du plus fort

L’Algérie
a donc les bases d’une économie variée, cependant elle
n’a pas d’industrie, son agriculture est mal orientée, et le
chômage est massif. L’Algérie régie par le « pacte
colonial » a, en effet, été réduite au rôle
de fournisseur de matières premières agricoles ou
minières. Le développement économique y fut
restreint le plus possible : voies ferrées pour conduire les
produits jusqu’à la mer et ports pour les embarquer. Pas
d’industries, à part les transformations élémentaire
(minoteries, huileries, savonneries, cimenteries). Pas la moindre
métallurgie. Le minerai de fer sera traité en
Angleterre. Quant au charbon il revient dans les ports moins cher
livré des U.S.A. qu’amené du Sud, tant les chemins de
fer sont vétustes. Le régime de l’union douanière
et du monopole de pavillon français fait de l’Algérie
un débouché réservé à l’industrie
française et annihile tout espoir d’industrialisation.

L’Algérie colonisée

Le
régime colonial donne-t-il un plus grand essor à
l’agriculture ?

À
côté des des 9 millions de Bérbéro-Arabes
vivent 915000 Européens et 130000 juifs (assimilés
administrativement aux européens). Plus du quart des Européens
vit à Alger et à peu près autant à Oran
plus Constantine. La grande majorité des Européens est
citadine empoyée dans tous les services d’administration, de
répression, de communications et transports (fonctionnaires,
gendarmes, postiers, cheminots, dockers) dans les meilleurs postes de
l’industrie. C’est une population accaparant surtout le secteur
« tertiaire ». Alors que 80% des Européens vivent en
ville, plus de 80% des Arabo-Berbères vivent à la
campagne. Les colons bien que constituant une toute petite minorité
(25000 exploitants à côté de 532000 exploitants
autochtones) détenaient 31,2% de la surface cultivable, 37,9%
de la surface effectivement cultivée avec (en 1953) plus de
65% du total brut de de la production agricole algérienne (92
milliards de francs contre 48 milliards aux algériens).

La
moyenne des exploitations européennes s’accroissait
régulièrement tandis que leur nombre diminuait :

en
1929 : 26153 exploitations avec 89,6 ha en moyenne

en
1940 : 25000 exploitations avec 108,8 ha en moyenne

en
1951 : 21650 exploitations avec 124,8 ha en moyenne

La
simple comparaison des deux chiffres de 1951 montrent que les
propriétés des colons sont en moyenne près de 10
fois plus grandes que celles des Algériens, ruine la légende
des « petits colons et du gros caïd indigène »

En
1940, 80% des terres européenne, 2165000 ha, appartenait à
moins de 6000 propriétaires. 5600 gros musulmans propriétaires
de plus de 100 ha détenaient 20% des terres des musulmans.
(1582000 ha).

Par
contre 73,4% des musulmans détenait 24% des terres musulmanes,
réparties en exploitations de moins de 10 ha, ils n’avaient en
moyenne que 4,7 ha, alors que 20 ha sont reconnus comme nécessaires
pour faire vivre une famille (10 ha en culture et 10 ha en jachère
de pâture bisannuelle).

La
mainmise des colons sur les meilleures terres algérienne
s’est accomplie depuis la conquête par la confiscation
juridique progressive de catégories toujours nouvelles :
domaine du souverain, domaine public, domaine des chefs, des
familles, ou tribus rebelles, « terres dont les occupants ne
peuvent justifier propriété par un titre ou des travaux
permanents (maison…) » Tout l’effort de la législation
porta à « franciser » le régime de propriété,
rendre accessibles, donc acquérables par les colons, les
terres qui ne l’étaient pas : terres collectives des tribus
(biens Arch), biens de main morte légués théoriquement
aux fondations pieuses (biens Mabou). Chaque mesure de recensement
des terres servant en outres de prétexte à différents
« déplacements » des tribus et répartition en
lots familiaux inutilisables.

La
vente par lots de colonisation fut un échec. La plupart des
petits colons sans moyens, ni expérience, revendaient leurs
lots aux grosses sociétés… quand ils ne mourraient
pas sur place.

Des
ouvriers de 1848, un sur 6 mourut dans l’année
d’« installation », le tiers rentra en France, la moitié
des survivants continua.

Des
opposants au 2 décembre 1851, « fixés » dans
la Mitidja, un sur cinq mourut dans l’année.

Moins
d’un tiers des alsaciens-lorrains de 1871 conservait des concessions
en 1899.

Les
terres prises aux indigènes sont rapidement tombées
dans les mains de gros colons (Bergeaud : 1990 ha en 3 proprietés
dans la Mitidja, plus des intérêts ailleurs…) et de
societés capitalistes (Cie Genevoise : 15000 ha dans la région
de Sétif ; Cie Algérienne 60000 ha…)

La
colonisation en Algérie n’a pas amené la transformation
de l’économie agricole traditionnelle mais la juxtaposition de
deux agricultures étrangères l’une à l’autre.
L’une de type pré-capitaliste inchangée depuis
l’antiquité, correspondant à une structure tribale et
familiale et ayant pour but de faire vivre. L’autre de type
capitaliste très évolué, dépendant du
crédit comme du marché et ayant pour but de rapporter
des bénéfices.

Cette
agriculture capitaliste s’est développée à côté
de l’agriculture de subsistance et à ses dépens, sans
autre relation que le travail salarié des indigènes
chez les colons, et surtout, sans valeur d’enseignement agronomique,
car les colons, disposant de l’aide de gros capitaux bénéficiaient
seuls d’une législation agraire, d’équipement, de
transports, d’une recherche scientifique, d’une organisation du
marché à leur avantage. Les indigènes avec peu
de terres, sans moyens financiers pour acheter du matériel et
sans éducation (80% d’illettrés) ne pouvaient « imiter »
les européens.

Les
colons, à coups d’investissements, se lancèrent dans
les cultures riches, à haut rendement et à caractère
spéculatif, destinées à l’exportation, sans
tenir aucun compte des besoins du pays.

L’agriculture
algérienne s’apparente ainsi plus à celle des pays
coloniaux de plantation à minorité européenne
(Afrique du Sud, Rhodésie, Kenya…) qu’à celle des
régions pionnières d’Américlue par exemple, où
sont pourtant employées les mêmes méthodes
modernes (irrigation, dry-farming…) nais par un peuplement
homogène.

Le scandale des culture spéculatives

Le
scandale d’une viticulture tentaculaire, exclusive en des régions
entières (grandes et petites propriétés) dans un
pays où la coutume proscrit les boissons alcoolisées a
été souvent dénoncé.

Malgré
cela l’Algérie est devenue le troisième producteur de
vin du monde et la vigne fournit 40 à 45% des exportations
algériennes. Or, ce vin, non seulement n’est pas utile aux
algériens mais il est utile à personne !

Car
il est intégralement exporté en France.

La
France, de loin premier producteur de vin (30% de la production
mondiale, Italie 20%, autres pays : moins de 10% chacun), n’est pas le
premier exportateur, à peine 5% des exportations mondiales —
Le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Tunisie même exportent
plus : environ 7% chacun. Mais elle est — oh ! Paradoxe — de très
loin, elle aussi LE PREMIER IMPORTATEUR (70% des importations
mondiales).

L’explication
est simple : l’Algérie est — de très loin elle aussi —
le premier exportateur (67% des exportations) et seule la France
achète son vin.

Ainsi,
un pays comme la France, où la surproduction de vin est
notoirement endémique, incapable d’exporter, draine vers lui
plus des 2/3 du trafic mondial du vin.

Le
système colonial permet aux viticulteurs d’Algérie
d’imbiber à bon compte la population française d’un
alcool sans débouché sur le marché mondial.

De
nombreux autres scandales sont dus aux spéculations
capitalistes. L’Algérie qui, avant la colonisation française,
exportait des grains et des peaux, exporte encore des céréales
bien que sa population qui a quadruplé soit sous-alimentée.
Et où vont ces exportations ? En France, bien entendu, où
la surproduction de blé est menaçante. Il n’est pas
jusqu’aux betteraves sucrières dont les colons aient entrepris
la culture alors qu’en France elles sont un fléau dont en ne
sait plus que faire. Qu’importe !

Vin,
blé, Betteraves seront achetés par l’État aux
frais des travailleurs francais et distillés pendant que les
algériens meurent de faim devant leurs champs accaparés.

L’Algérie surpeuplée ?

Avec
un taux d’accroissoment de 2% (accroissement annuel de 200000
habitants pour une population de 10 millions) l’Algérie a une
démographie des plus expansives du monde ACTUEL et qui
l’amènerait à double population tous les 40 ans.

Reste
à savoir si cette progression ne serait pas enrayée en
Algérie comme elle le fut en d’autres, pays par
l’industrialisation, l’élévation du niveau de vie ou
l’émigration. Car les pays européens ont connu eux
aussi un rythme comparable de progression. L’Angleterre d’abord puis
les pays scandinaves, germaniques, slaves et méditerranéens
ont eu faire face à ce problème.

Certes
300000 à 400000 algériens cherchent actuellement en
France un travail qu’on leur refuse chez eux. La proportion est à
tout prendre moindre que celle des Italiens par exemple, dont 19
millions (soit les 2/5 de la population actuelle), ont dû
quitter définitivement leur pays depuis 80 ans. Aux dépens
de quelle métropole l’Italie vit-elle aux crochets : Les
États-Unis, la France, l’Argentine ou la Suisse, pays où
l’on trouve le plus d’Italiens. Quels sont donc les peuples qui
peuvent donner aux Algériens une leçon de dignité ?
Ceux oui ont trouvé le monde ouvert à leur expansion
pacifique ou ceux qui ont bénéficié de la
conquête militaire ? Ceux qui ont disposé d’une
industrialisation qui fut refusée à l’Algérie ?

Quand
on dépouille des paysans de leurs terres et qu’on ne veut en
faire des ouvriers d’industrie, il n’y a pas à s’étonner
s’ils prennent les armes.

Quand
un minimum d’hygiène permet aux enfants de moins mourir en bas
âge, il faut qu’ils aient l’espoir de trouver un moyen de
vivre, sinon il est normal qu’ils veuillent conquérir le
travail et la dignité.

Éléments d’une solution

À
vrai dire le problème algérien est mal posé.

D’abord
parce que l’Algérie n’existe pas : il y a un pays, le Maghreb,
dont l’impérialisme a fait trois morceaux : Maroc, Algérie,
Tunisie, au sort politique différent, mais sans en effacer la
similitude des caractères physiques et humains. Ensuite ses
problèmes (grosses propriétés, chômage
massif et sous-développement) le Maghreb les partage avec
l’ensemble des pays de la Méditerranée, avec le midi
italien comme avec l’Espagne, la Grèce ou les Balkans.

Les
remèdes sont clairs :


Rénovation de l’agriculture : suppression des grandes
propriétés, modernisation, spécialisation des
cultures maraîchères et fruitières.


Industrialisation grâce surtout aux sources nouvelles d’énergie
(pétrole, gaz, énergie atomique) et transformation sur
place des nombreux minerais.

Reste
le choix des modalités

Les
grandes propriétés feront-elles place ce à une
foule de petits propriétaires (comme dans la réforme
des latifundi italiennes) ou seront-elles collectivisées ?

La
collectivisation s’opèrera-t-elle au profit des paysans (comme
pendant la Révolution d’Espagne) ou d’une classe de
bureaucrates (comme dans les régimes « marxistes ») ?

De
même l’industrialisation sera-t-elle menée au profit de
dirigeants étatiques ou du peuple ?

L’avenir
répondra mais il dépend en partie de nous que ces
réponses soient réellement socialistes.

Paul
Rolland


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