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Les Temps Nouveaux n°1 (15 juillet 1919)
Le coin des lecteurs
Article mis en ligne le 17 décembre 2007

par Pierrot (Marc)
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« Je
m’intéresse aux problèmes de la production, mais je ne
puis le faire qu’en spectateur. Je crois qu’il va sortir des
changements dans les méthodes agricoles : deux formules
en présence, agriculture purement extensive ou agriculture
intensive. Je pense que ce dernier mode conviendrait mieux à
la France, qu’il faudrait exploiter comme un jardin, un vaste jardin.
Cela n’exclut pas le machinisme perfectionné, bien au
contraire ; mais il faudra un matériel très
spécial, et, non pas celui que nous offre l’Amérique,
et qui n’est adapté qu’à la culture purement extensive.

Quant
à la production industrielle, il y aura des luttes
internationales extraordinaires. Je crois que l’Europe (je ne parle
pas de nous — pauvres de nous !) et l’Amérique, seront
sérieusement handicapées dans la lutte avec le Japon.
Ce pays s’est développé industriellement d’une façon
incroyable pendant la guerre, à tel point que ses
représentants commerciaux nous offrent maintenant des produits
manufacturés, entre autres soieries, cotonnades, lainages, à
un bon marché impossible à concurrencer, malgré
les tarifs de douane.

Le
Japon, s’il n’a pas les matières premières à
discrétion, entre autres la houille, a une réserve de
main-d’œuvre à un taux de salaires très bas. Le Japon
n’a pas tous les besoins de l’ouvrier européen pas de vin, pas
d’alcool, pas de viande, peu d’habillement, peu de logement, pas de
dépense de chauffage, quelle que soit la rigueur de l’hiver,
pas le luxe idiot de nos modes. Il faudra un temps considérable
pour que ce peuple arrive à acquérir les mêmes
besoins que nous.

D’un
autre côté, comme armement industriel, un matériel
neuf, perfectionné, avec un personnel dirigeant d’une haute
compétence technique, une main-d’œuvre d’un grand rendement
et d’une ingéniosité remarquable, une émulation
exaltée par un chauvinisme exagéré. Tel est le
redoutable adversaire que les vieilles nations vont trouver devant
elles. Je serais curieux de connaître l’avis des hommes de la
C.G.T. sur les difficultés de ce problème économique.
Qu’ils ne pensent pas s’en tirer avec une formule simpliste, comme la
fraternisation internationale de tous les salariés. Il y a
déjà des barrières qu’il est difficile de faire
tomber entre les travailleurs des diverses nationalités
européennes ; que sera-ce donc avec ceux du Japon, qui
n’ont ni la même formation intellectuelle et morale, ni les
mêmes besoins, ni le même idéal, et qui
probablement résoudraient le problème d’une tout autre
façon. »

Dr
L. M. L.

Je
ne prétends pas répondre aux questions du Dr L. sur la
concurrence japonaise. Je me permets simplement d’émettre
quelques réflexions, sans d’ailleurs les rattacher directement
ou logiquement à ce qui précède.

C’est
le point de vue du consommateur qui me paraît devoir
l’emporter. Le Japon n’a pas la prétention de pouvoir produire
pour le monde entier, même en ne considérant que
certaines catégories de produits fabriqués (soieries,
cotonnades, lainages, etc.). Quant aux articles spéciaux où
sa concurrence est écrasante, il sera tout à fait
avantageux de lui laisser le monopole de la fabrication.

L’Angleterre
ne s’est pas acharnée à fabriquer du sucre ; quand
les autres nations européennes, et en premier lieu
l’Allemagne, lui en fournissaient à un prix inférieur
an prix de revient.

Il
se produit ainsi une division du travail, et c’est tout bénéfice
pour l’humanité, tout moins pour les acheteurs.

Au
point de vue général, il y aurait tout intérêt
à une meilleure, division du travail, si cette spécialisation
était déterminée en premier lieu par la présence
des matières premières sur place, en second lieu par
l’existence de la force motrice (charbon, chutes d’eau). Mais,
d’autres causes sont souvent intervenues pour modifier cet
arrangement.

Par
exemple, les pays producteurs de matières premières
sont à un stade de civilisation primitive, et il est moins
coûteux de transporter ces matières dans un pays pourvu
de l’outillage nécessaire et possédant une
main-d’œuvre éduquée. Une fois l’avance prise, un
monopole de fait reste établi pour longtemps. Ainsi, le coton
récolté dans l’Inde, et surtout aux États-Unis,
était transporté en Angleterre pour être filé
et tissé. Malgré la concurrence américaine
grandissante, l’Angleterre reste le grand marché des
cotonnades.

En
France, un centre important de tissage de cotonnades se trouve à
Roanne, où il n’y a ni force motrice, ni plantations de coton,
ni même de filatures. Les filés viennent normalement du
département du Nord, lequel reçoit le coton des
États-Unis. Les tissages de coton se sont concentrés à
Roanne, parce qu’il existait déjà dans les Cévennes
des tissages de soierie (à la main), qui faisaient vivre la
population pauvre de la montagne, et proche voisine des magnaneries
de la vallée du Rhône. Le tissage du coton s’est
installé là, à cause de la présence d’une
main-d’œuvre déjà éduquée, facteur très
important, si l’on réfléchit qu’il s’agissait
primitivement du tissage à la main, où un apprentissage
d’assez longue durée est indispensable. Enfin, après
1870, Roanne prit un grand développement, et sa bourgeoisie
s’enrichit sans aucun mérite, à cause de la suppression
de la concurrence faite par Mulhouse, qui fabriquait également
des cotonnades de fantaisie.

Je
donne ces exemples pour montrer la complexité du problème [1].
Une fois qu’une industrie s’est implantée en tel endroit, elle
y jouit de certains avantages : main-d’œuvre éduquée,
collaboration d’industries accessoires, d’ateliers de réparation,
etc.

Pour
le Japon, c’est surtout le bon marché de la main-d’œuvre qui
a été le facteur le plus important dans l’essor de son
industrie, au point de vue tout au moins de l’exportation. Mais les
ouvriers japonais finiront par avoir des besoins, et par exprimer des
exigences, peut-être plus vite que ne l’imagine le Dr, L.
Alors, le Japon restera le maître du marché, seulement
pour les articles où le bon marché de la main-d’œuvre
n’aura pas été le seul facteur en cause.

Jusque-là,
les consommateurs européens profiteront de la frugalité
de l’ouvrier japonais. Les producteurs des autres pays n’auront qu’à
s’abstenir d’essayer une concurrence ruineuse pour telles ou telles
spécialités, à moins d’un immense progrès
technique permettant de ne pas tenir grand compte des prix de
main-d’œuvre.

Jusqu’ici,
et j’arrive à des considérations plus générales,
jusqu’ici, et encore aujourd’hui, et demain encore, jusqu’à ce
que s’établisse dans le monde entier une équivalence
plus ou moins approchée des conditions de vie, la civilisation
de certains pays a été et est en partie fondée
(mais le sera de moins en moins), sur la misère et le travail
de pays à population plus résignée.

Je
ne parle pas seulement de l’esclavage qui a été le
fondement de la civilisation antique, y compris les loisirs des
philosophes. Aristote a dit que l’esclavage disparaîtrait quand
les machines marcheraient toutes seules. Le machinisme est venu, et
le salariat, esclavage moderne, existe toujours, ce qui permet à
notre bourgeoisie de jouir d’un confort agréable. Nous savons
que dans un même pays il y a une classe de travailleurs et une
classe de parasites. Mais, en dehors de cette exploitation directe,
il existe un certain profit, un profit supplémentaire, prélevé
sur les producteurs à besoins restreints.

Le
salaire, en effet, représente ce qui est nécessaire aux
travailleurs pour vivre, ou plutôt ce qu’il croit lui être
nécessaire. Il en résulte déjà, dans ces
mêmes pays, que la prospérité des villes est en
partie fondée sur le labeur ingrat des campagnards, vivant de
peu et privés de jouissances coûteuses. Ce contraste
explique en partie (en partie seulement), le dépeuplement des
campagnes. Mais un nouvel équilibre est en train de
s’établir ; les paysans sont devenus plus exigeants.

La
civilisation européenne s’est développée par le
travail, mais aussi par l’exploitation des pays pauvres et des
colonies. Les tapis d’Orient, par exemple, les cachemirs, etc.,
étaient achetés à très bas prix dans des
pays où la vie est extrêmement simplifiée, où
les besoins sont très peu développés. Je ne
parle que pour mémoire de la conquête coloniale avec le
pillage comme but ; les méfaits des conquistadors
espagnols n’ont enrichi qu’une petite caste.

La
méthode coloniale anglaise ou hollandaise est infiniment
supérieure au profit ; elle permet d’exploiter
régulièrement le pays en faisant travailler à
bas prix, et d’une façon méthodique, des populations
indigènes, dont on se garde de. développer les besoins,
et qu’on maintient dans l’ignorance.

À
ce point de vue, le Japon peut être considéré
comme un pays colonial, jouissant (si j’ose dire), d’un self
governement.

En
résumé, un pays fortement développé au
point de vue économique, c’est-à-dire grand producteur
de richesses, jouissant d’un change élevé, prélève
encore un profit supplémentaire sur les pays où les
besoins sont restés primitifs. C’est, en partie, parce que des
indigènes se contentent d’un sac pour vêtement, que les
femmes européennes peuvent mettre un corset. Cette réflexion
pourrait en entraîner d’autres sur une simplification désirable
de l’existence. Mais je ne partage pourtant pas les illusions de
J.-J. Rousseau ; par exemple, c’est dans les pays où les
besoins sont restés infimes que des famines se produisent
encore, et que la mortalité infantile est constamment très
élevée.

M.
Pierrot
_[>#sdfootnote1anc]

Notes :

[1Il n’en est pas moins vrai que
les nouvelles nations, les nations récemment nées à
la vie économique moderne, ne sont pas empêtrées
par ces vestiges du passé, vestiges historiques, de
l’évolution économique. C’est un avantage dont ont joui
les États-Unis, l’Allemagne, le Japon.


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