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L’unique n°9 (avril 1946)
Haute école : La mort et l’amour
Article mis en ligne le 11 janvier 2008

par Devaldès (Manuel)
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« Haute école », ici, cela ne veut pas dire qu’on va pratiquer les jeux du cirque sur le plan littéraire ; faire, au figuré, la voltige sur le dos du cheval que, le fouet en main, excite M. Loyal. Non. Cela signifie qu’on va exprimer des sentiments ou des idées qu’il est hautement utile d’enseigner, d’une part, de connaître, d’autre part.

Aujourd’hui, je force un peu la note : j’ouvre une parenthèse en livrant mes sentiments les plus intimes, en toute fraternité.

Certains diront peut-être que la pudeur commande de ne pas extérioriser ses sentiments secrets. Mais si c’est vrai, ce ne l’est pas pour tout le monde. Ce ne l’est pas, surtout, pour l’artiste de lettres : toute sa vie est en fait matière à pensée, à sentiment qu’il extériorise dans son œuvre. Qu’est-ce qu’un écrivain dont la littérature n’est pas faite de sa vie profonde, de l’essence de sa vie ? Bien peu de chose, en vérité. Rien. Sa littérature n’est alors que « de la littérature ».

Par contre, est-il rien de plus beau, de plus émouvant, dans l’écrit, que, par exemple, ces cris de douleur que sont la Ballade de la Geôle de Reading et le De Profundis, tout débordants de la souffrance d’Oscar Wilde ?

Se livrer aux autres, se donner à eux, telle est la vocation de l’écrivain digne de ce nom.

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La mort est là.

De ce pauvre être qu’on aime, la vie s’en va, la vie qu’il cherche à retenir et qu’on est impuissant à lui garder. Des yeux révulsés une respiration courte, haletante ― et la fin. La chaleur qui persiste une heure, le froid qui s’installe, le durcissement de la chair. Tout est fini…

Je pense à ce poème de Baudelaire dont je n’ose ni écrire le titre ni citer des vers.

Oui, tu seras cela, toi qui étais belle et que j’aimais.

Et moi aussi, un jour, je serai cela. Mais, tout bien pesé, quelle importance ? Ton souvenir vit dans ma conscience, il est ineffaçable.

Et de même, le souvenir de moi vivra après moi dans le songe de quelques-uns de mes amis.

Puis tout cela s’évanouira. Ce sera comme si nous-mêmes n’avions été qu’un rêve dans un monde qui n’est pas loin d’être une immense hallucination tragique.

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Quant à la mort, la plus grande douleur de l’individualiste, ce n’est pas devant celle de sa mère qu’il l’éprouve, mais devant celle de sa compagne, parce que ce dernier être était celui de son choix.

Or dans le choix se trouve une marque de l’individualité, de la personnalité, en matière de rapports affectifs.

On n’a pas choisi sa mère, on a choisi sa compagne.

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Lorsque je parle de compagne, je ne fais pas allusion à celle d’un jour ou d’un mois. Mais à celle d’une vie tout entière, la belle image de Melchior de Vogüé dans Les Morts qui parlent me revient à la mémoire : « …Eau pure et profonde du lac de montagne, qui n’a jamais porté qu’une seule barque, reflété qu’une seule voile »…

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La mort d’un être cher procure un critérium de l’amitié : c’est à cette occasion que se révèlent les mufles et les fraternels.

Celui qui, lointain, n’a pas eu un mot de consolation, ou, proche, une pression de main sur l’épaule, comment l’appelles-tu ?

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La cohabitation est la pierre de touche de l’amour :

S’il existe dans toute son ampleur — et il ne saurait être pour moi que tel — elle ne peut rien contre lui : toutes les vulgarités de l’existence domestique sont effacées, anéanties par son enchantement.

S’il n’existe pas, son néant est révélé par elle dans un éclat solaire.

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En amour, il est des choses qui doivent être données par l’un, non prises par l’autre.

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Tout être à personnalité réelle est unique. Il est donc inoubliable et irremplaçable.

Ce qui ne veut pas dire que d’autres ne soient pas équivalents avec leur personnalité propre.

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La mort est l’occasion de l’appréciation de la valeur réelle de l’être qui disparaît.

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La peine, la grande et longue peine vous renouvelle.

Ce n’est peut-être pas réjouissant à constater, mais c’est la vérité.

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On dit que la souffrance rend meilleur. En vérité, elle amollit : On devient soft, comme disait’ ma compagne, qui, du fait d’une dizaine d’années de séjour outre-Manche, pensait souvent en anglais.

Et alors, comme on est « bon » ! Ou étreindrait toute l’humanité dans une vaste embrassade si l’on n’avait pas les bras si courts…

Mais ne va pas pour cela souhaiter de souffrir !

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— Je pleure…

— Sur elle ?

— Va, on ne pleure jamais que sur soi-même.

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Vais-je écrire : « Ah ! comme c’est triste, la mort ! » Évidemment que ce l’est : un moment pour celui qui trépasse ; des ans pour celui qui survit.

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Et maintenant, faisons un rêve. Imaginons…

La Consolatrice, celle que l’on ne connaissait pas et qui cependant, de toute éternité, devait venir ce jour-la, — la Consolatrice est venue.

Le film inconnu de la vie continue à se dérouler.

Elle est belle, la Consolatrice. Quel que soit son âge, elle est naïve et fraîche comme une enfant. Elle a encore ses yeux émerveillés de petite fille. Elle suscite l’amour naturellement. Et ses bras s’ouvrent…

Mais détient-elle vraiment le philtre consolateur, la Consolatrice ? Elle n’a pas fait ses preuves. Elle a encore à montrer qu’elle sait profondément que l’amour, c’est tout autre chose que de « faire l’amour » et que ce geste n’est, au mieux, qu’un couronnement. Or on ne couronne que ce qui a une base. Si adorable qu’elle soit, elle n’est pas riche d’un passé tel que celui qui était l’apanage de la Disparue. Son passé, à elle, est à elle seulement. Il n’appartient pas à celui qu’elle vient consoler. Son passé ne compte pas des dizaines d’années de vie commune et d’interpénétration intellectuelle, morale et physique. Il ne s’illustre pas de dévouements réciproques sans nombre, de peines et de joies partagées.

Mais ses bras s’ouvrent… Et l’on s’y réfugie, on y pleure ― et c’est la Morte qu’on pleure dans ses bras.

Et pourtant, elle est venue en consolatrice, en femme de bonne volonté, le coeur chargé d’amour.

Car, si elle n’aimait pas, pourquoi serait-elle venue consoler ? Ce n’est pas une soeur de charité.

Puis la pensée de ce qui lui manque s’obnubile, s’efface, s’évanouit. En ses bras, on vit dans la peine et la joie ― paradoxal mélange — les plus belles heures de sa propre vie, car on ne sait plus exactement pourquoi l’on pleure : si c’est de malheur ou de bonheur.

On pleure dans ses bras l’En-allée, mais on pleure aussi d’émotion à la merveille qui s’accomplit : l’amour, comme le phénix, un amour nouveau surgit de la mort et toute la vie en est transformée.

Le beau rêve !…

Le beau rêve qui ne plaira pas au moraliste.

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Ô tristesse de la mort ! Joie de l’amour ! Danse de la vie !…

Manuel Devaldès


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