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Témoins n°20 (printemps 1958)
Dissidence
Article mis en ligne le 15 décembre 2007

par Fontol
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L’aviation française a, le samedi 8 février,
bombardé le village tunisien de Sakhiet-Sidi-Youssef,
détruisant, entre autres,
des camions de la Croix-Rouge et faisant 72 morts.
Les journaux.

On en avait vu passer toute une bande, naguère venus de l’autre côté, de ces garçons
Qui montaient à leur DCA, maigres et d’une gaîté sombre comme le métal de leurs canons.
Mohamed, quinze ans, les avait dévisagés un à un,
Puis, d’une voix pas trop haute, à Ali son copain :
« Non, dit-il, ça n’est pas juste.
Ceux-là d’Algérie, ils sont nos frères, c’est entendu,
Et puissent-ils bientôt redevenir libres comme nous autres.
Mais ils ne devraient pas comme ici, non ils ne devraient pas
Tirer de chez nous contre les avions en patrouille au-dessus de la terre algérienne. »
 
Le soleil dur donnait la fièvre au bled d’hiver.
Sakhiet-Sidi-Youssef, ses maisons blanches, son minaret, était là et pas là, formes mangées par la lumière.
 
« Si ceux du FLN, dit Ali, t’entendaient parler comme cela, je ne donnerais pas cher de ta peau. »
Mohamed se taisait, regardant,
Beaux comme de beaux petits chevreaux,
Aussi rapides que des gazelles,
Des gosses, tout près d’eux, qui se poursuivaient avec des rires.
Des gosses du village, et plusieurs c’étaient leurs frères.
« Ce n’est pas à ma peau que je pense, fit Mohamed, c’est à eux »,
Et de la main il montrait les beaux petits chevreaux à deux jambes,
Les beaux petits chevreaux aux yeux d’hommes.
« Mohamed, la liberté… »
« La liberté, Ali, ça ne s’achète pas avec la peau des gosses.
Tu sais bien que la frontière est tout près,
Qu’un jour ou l’autre, quand ils en auront marre d’être canardés d’ici,
Ils viendront nous tirer dessus, et ils ne demanderont pas
Si c’est la DCA qui en prend pour son grade
Ou bien nous les paysans, toi, moi, les enfants, les vieillards et les femmes.
Tout comme toi, Ali, j’aime mon peuple
Et ce peuple d’à côté, le même,
Et notre langue arabe.
Mais cette abominable guerre… »
« Tu ne vas pas défendre, les Français, quand même ! »
« Ali, ne dis pas de bêtises, ne parle pas comme la radio.
Je ne défends pas les Français, mais je sais qu’il est aussi parmi eux des hommes.
Plus loin, là-bas du côté où le soleil se couche, au, Maroc,
Là-bas, tout là-bas, quand ils en avaient leur claque
Ou du roumi
Ou du sultan
Ou du pacha,
Ils partaient, comme ils disaient — non, même qu’ils disaient : ils entraient en dissidence.
Pourquoi qu’on n’en fait pas autant ?
Pourquoi est-ce que nous refuserions cette vérité : que, parmi tous les gars venus de l’autre côté de la mer,
Il y en a beaucoup qui le voudraient de tout leur cœur, y entrer en dissidence,
Pour ne plus faire aveuglément tout cela qu’on leur commande,
Pour rester des hommes. »
« Ça nous fait une belle jambe », s’exclame Ali, et il ne peut s’empêcher de ricaner.
« Moque-toi, Ali, moque-toi tant que tu veux, mais ce mot-là,
Mais cette chose-là
La dissidence,
L’intérieure, je veux dire,
Celle qui refuse de maudire et l’œil pour l’œil et dent pour dent,
Ah plus les crimes se succèdent et plus, frère Ali, j’en suis sûr,
Elle est pour tous
Pour eux, pour nous.
Le moyen, l’unique, de naître à nous-mêmes.
La fidélité à notre peuple, frère, ah bien sûr,
Et leur appartenance au leur, ah bien sûr aussi.
Mais si l’appartenance,
Si la fidélité
Se change en folie, en massacre aveugle,
Alors, frère, non. Ou plutôt : oui, oui justement :
Dissidence. »
 
Ali souffrait.
Parce qu’il aimait bien Mohamed.
Mais il n’aimait pas cette pensée-là.
Et il allait le lui crier, mais, le devançant, Mohamed :
« La haine, tu le sais bien, toi aussi, la haine,
Elle ne peut semer que la haine.
Et toi aussi tu le sais bien que c’est seulement,
Oui, frère Ali, que c’est le seul amour… »
 
Jamais.
Jamais Ali ne devait connaître la fin de la phrase de Mohamed son camarade.
Sur la terre toute sèche et caillouteuse où le sang et des lambeaux de chair ont giclé,
Mohamed désormais n’est plus qu’un pauvre cadavre sans face.
Il y avait eu ce bruit terrible en haut du ciel, auquel ni l’un ni l’autre n’avaient voulu prêter attention,
Puis la chute de la bombe française. Cadeau de la civilisation.
Ali à présent est tout seul.
Il ne pleure pas.
Il regarde.
Tuer, oui tuer, venger son ami,
L’ami ce pauvre fou qui parlait de l’amour.
Est-ce qu’on en a parlé de l’amour — Ali en a souvent entendu raconter l’horreur par un de ses oncles qui y était —
Après Guernica ?
Si seulement il pouvait se battre !
Mais en même temps que cette colère qui fait tout à la fois et du bien et du mal,
Une honte, au plus profond, une honte immense tout à coup l’envahit comme un vertige qui serait une nausée.
Car à cent pas il vient de voir les petits chevreaux aux yeux d’hommes,
Les petits d’hommes aux yeux de chevreaux,
Tous ensemble couchés eux aussi dans l’irréparable de la mort.
Une honte pour les roumis qui ont fait cela,
Et d’être un homme.
Et il a beau s’en défendre, vouloir — ah ! s’il le pouvait — la faire taire en lui-même,
C’est malgré lui comme s’il entendait encore la voix de celui qui vient de mourir :
« Frère Ali, la haine,
Elle ne peut semer que la haine. »
 
Et dans le silence de son cœur Ali qui pleure enfin :
« Oh quand donc, sanglote-t-il à lèvres closes,
Quand donc, chez les forcenés d’en face comme chez nous —
Et dire que sa pauvre bouche en parlait il n’y a pas encore un quart d’heure —
Quand donc, pour nous arracher, finalement à tous ces cauchemars dont aucun n’est ni le vrai pays ni la vraie liberté ;
Oui, quand sera-t-il possible de clamer à tous ce mot qu’il me disait
Et que je refusais d’entendre,
Ce mot de honte apparente et de seule dignité réelle,
Ce mot que je lui reprends maintenant, son héritage,
Et que je crie à la face des hommes et du ciel :
Dissidence ! »

11 février 1958

Fontol


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