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Témoins n°20 (printemps 1958)
Marcel Martinet
Article mis en ligne le 15 décembre 2007
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Les
plus jeunes de nos lecteurs se doutent-ils de tout ce que pour leurs
aînés signifie ce nom ? Qui sait, peut-être nous
sera-t-il donné un jour de consacrer à Marcel Martinet
l’un de ces cahiers. Ce ne serait pas seulement une de nos plus
belles joies, mais encore, mais surtout l’une de nos meilleures
justifications. D’ici-là, puisque, grâce à son
fils Daniel, le présent numéro peut publier un poème
inédit de Martinet, nous saisissons cette occasion de grouper
ici quelques textes, trop succincts, qui aideront du moins à
situer la figure et l’œuvre de notre inoubliable camarade.

Tout
d’abord, cette brève notice parue dans le « Dictionnaire
des révolutionnaires » figurant dans la belle édition
que le Club des éditeurs a donnée des
Mémoires
de Victor Serge :

« Marcel Martinet, né à Dijon en 1887, où il fait
ses premières études, qu’il termine à
Louis-le-Grand et rue d’Ulm. Il est entraîné très
tôt dans la mêlée sociale, et toute sa vie et son
œuvre portent l’empreinte de ses amis syndicalistes
révolutionnaires, fidèles à l’internationalisme
et au refus de parvenir. La guerre de 1914 est pour lui, comme pour
ses amis de la Vie ouvrière, Monatte et Rosmer,
l’occasion d’affirmer un idéal bafoué, mais
toujours vivace chez quelques-uns. Dès 1917 paraissent en
Suisse les Temps maudits, recueil de poèmes pacifistes
et révolutionnaires. C’est au printemps de 1918 qu’il
publie à Paris une revue pacifiste la Plèbe,
toujours caviardée et vite interdite par la censure. Y
collaborent ses amis Fernand Després et Jean de Saint-Prix
(mort en 1919). Pendant la Première Guerre mondiale, Martinet
fréquente des exilés russes, Dirdzo-Losovski et surtout
Léon Trotsky. Il admire déjà la forte
personnalité de celui-ci et restera son ami, dans les grandes
années de la Révolution russe, pendant l’exil et
jusqu’à l’assassinat de 1940. Dès les premiers
mois, Martinet est un ami de la République des Soviets,
isolée, affamée et calomniée. Quand « cette
grande lueur à l’Est » se transforme en dictature, sans
rien renier de son passé, sans renoncer à ses espoirs,
Marcel Martinet malade quitte l’Humanité dont il est
directeur littéraire. Il abandonne définitivement toute
activité militante et consacre les heures que lui laisse la
maladie à la poésie. C’est dans l’entre-deux-guerres,
dirigeant une collection chez Rieder, que Martinet publie des œuvres
de Victor Serge. Il s’efforce, avec l’aide de Magdeleine Paz, de
soustraire cet écrivain aux griffes des staliniens. L’Affaire
Victor Serge,
brochure épuisée, date de 1933. Une
longue correspondance, souvent interrompue par la censure russe,
s’est établie entre les deux révolutionnaires : ils
étaient amis avant de se connaître, avant la venue de
Serge à Paris en 1935. Martinet est mort à Saumur le 18
février 1944. »

Ajoutons
qu’en plus de romans et d’ouvrages de combat, dans lesquels il
appelait, en profond accord avec Henry Poulaille, l’avènement
d’une littérature prolétarienne, en plus aussi de
drames, dont
la Nuit, représentée à
Moscou grâce à Trotsky, Martinet, comme poète,
n’est pas seulement l’auteur des
Temps Maudits, ce livre
vengeur, fulgurant, que tout non-conformiste devrait savoir par cœur,
mais de plusieurs autres recueils ; signalons surtout
Une feuille
de hêtre (Corrêa) et les très beaux Chants
du passager (même éditeur).

En
guise d’illustration de ces trop sèches données
bio-bibliographiques, donnons maintenant la parole à
quelques-uns des compagnons et amis du poète, en puisant les
citations suivantes dans le numéro spécial consacré
à Martinet par la revue
Les Humbles, janvier-février-mars
1936, assurément introuvable aujourd’hui. (Quel crève-cœur
de feuilleter à présent ce numéro, que
l’infortuné Wullens avait mis tant d’amitié à
composer, et où lui-même, qui depuis devait si
malheureusement finir dans une triste confusion de tout, a donné
des pages si vivantes et si vraies. Temps maudits, en vérité,
qui finissent par égarer tel ou tel de ces compagnons qui nous
consolaient un peu d’être au monde. Tous les autres maux — et pourtant ! — sont moins délétères. C’est
déjà trop que d’en parler…)

Revenons
à Martinet. Cela vaut mieux. Et relisons d’abord ces lignes
de Pierre Monatte :

« Quand
je regarde à vingt ans en arrière, vingt années
remplies d’événements, si je vois un certain nombre
d’écrivains et d’artistes témoigner de la sympathie
pour le mouvement révolutionnaire, j’en vois peu se mêler
à lui et participer à sa vie. Durant les années
de guerre, pendant celles qui suivirent, marquées par les
révolutions russe et allemande, plus près de nous
encore, on peut compter sur les doigts ceux qui vinrent lutter contre
la guerre et pour la révolution. Dans notre courant du
syndicalisme révolutionnaire, je n’en ai vu qu’un seul. Il
a tenu bon pendant vingt ans. Il a partagé les bons et les
mauvais jours. Les mauvais, de beaucoup plus nombreux. Il n’a pas
jugé indignes de lui les mille petites misères, la
foule de pénibles efforts dont est faite la vie journalière
d’un mouvement. C’est Martinet.

« Martinet
avait été déjà appelé à
l’Humanité quand j’y montai à mon tour en
1922, quoique non membre du parti communiste. Il devait en
partir le premier. Pour des raisons de santé… Mais il
suivait de loin le mouvement. C’était quelque chose pour
nous d’éprouver si nous étions toujours dans la bonne
route. De même que nous avions réagi de la même
façon devant la guerre, devant la Révolution russe de
1918 à 1923, nous avons réagi pareillement devant la
crise du parti communiste en 1924, crise française et
contre-coup de la crise russe consécutive à la mort de
Lénine conjugués ; devant le trotskisme, en 1929,
recommençant l’expérience d’un parti politique
révolutionnaire ; de la même façon aujourd’hui
devant la Russie, devant les menaces de guerre…

« Si
les Russes disaient : « Nous avons fait ce que nous avons pu. Ce
n’est pas le socialisme évidemment », nous les
comprendrions. Nous ne les comprenons pas quand ils veulent faire
prendre leur capitalisme d’Etat forcené pour du socialisme.
Nous ne comprenons pas davantage ceux qui grognaient contre la
Révolution russe il y a quinze ans et qui bâillent
d’admiration devant la Russie d’aujourd’hui, même quand
ils s’appellent Romain Roland.

« Nous
préférons Martinet. Il ne crie pas au triomphe quand
c’est encore la défaite. Il n’accepte pas de s’asseoir à
la table des puissants pour chanter leur gloire. Il reste fidèle
à ses Temps maudits. C’est le meilleur moyen, et
peut-être le seul, de préparer le triomphe véritable
de nos idées et de notre classe. »

Maintenant
ces quelques lignes de Paulette et Fritz Brupbacher :

« C’est
au cours de ces dernières décennies et, de façon
tout à fait intensive, de ces dix dernières années,
que la mode s’est établie d’admettre que nous avons le
droit et même le devoir de nous comporter en bêtes
féroces à l’égard de tous ceux qui n’ont pas
les mêmes opinions que nous.

« Sous
la belle étiquette de « morale de classe », de part
et d’autre et avec le plus grand succès, on a popularisé
cet axiome selon lequel, dans une lutte pour une idée, la
calomnie, le mensonge, le meurtre et l’assassinat sont non
seulement choses permises, mais encore constituent de véritables
impératifs.

« Le
banditisme le plus éhonté nous fut présenté
comme une morale révolutionnaire par des gens parfaitement
honnêtes et qui sont même, à bien des égards,
des révolutionnaires authentiques.

« C’est
dans le national-socialisme que pareille morale fut portée à
son comble (mais presque autant dans le mouvement prolétarien).

« Aujourd’hui,
tout est mû par la haine, par le ressentiment.

« Et
la faculté de subir, de sentir, soi aussi, le sort des autres,
passe pour une maladie, pour une faiblesse qu’on a honte à
avouer.

« Marcel
Martinet n’a pas honte de cette faiblesse… Il est le dernier
prophète — et peut-être, en même temps, le
premier — de tout ce qui est vrai, bon et beau ; le prophète
de ces valeurs éternelles dont nous étions si près
de perdre le sens à force de les entendre invoquer par trop de
menteurs et d’hypocrites.

« Mère
Nature, si tu n’avais pas envoyé de temps en temps de tels
hommes, sur la terre, le champ de la vie ne serait plus que
sécheresse »,
a dit un jour, de Dobrolioubov, le
poète russe Nekrassov.

« Nous
le disons de Martinet. »

Parlant,
toujours dans ce même numéro d’hommage, des
Temps
maudits, L. Emery a su dire en quelques mots l’essentiel :

« …
Il est peu d’œuvres qui nous reportent avec plus d’empire au
contact même du drame guerrier et du cœur qui en éprouve
l’horreur infinie. Nous n’y écoutons pas un chant, mais
les frissons et presque les balbutiements d’une voix. Nous sommes,
avec Martinet, dans sa tempête, et la respiration coupée
par sa démence. Voilà justement ce qui donne à
ce livre une incomparable force : il enregistre, il témoigne,
il proteste avec une candeur terrible et navrante. Nous y écoutons
nos remords. Car il est vrai que nous avons plus ou moins vécu
cela et que nous avons été capables de
l’intellectualiser, c’est-à-dire de le sophistiquer et de
nous en rendre complices. Les pressantes, les fiévreuses
questions du poète sont les cris mêmes des choses, le
rappel à l’essentiel, à l’inadmissible, le jugement
humain par excellence… »

Mais
on ne définira jamais mieux que Le Maguet, dans son texte « Une
voix de poète », qu’il faudrait pouvoir reproduire ici
tout entier, la vérité à la fois sensible et
humaine de la poésie de Martinet. Après avoir évoqué
l’accueil enthousiaste fait à Genève, en pleine
Première Guerre mondiale, à sa lecture à haute
voix de quelques poèmes des
Temps maudits devant un
petit groupe de copains, des ouvriers pour la plupart étrangers
et pour la plupart aussi en rupture de ban avec les autorités
militaires de leurs respectifs pays d’origine, Le Maguet écrit :

« Vous
pensez si je fus content du succès remporté par ma
lecture. Et surtout qu’elle ait pu faire naître, chez nous,
ouvriers, le sens d’une poésie qui nous était
destinée. Ces beaux airs de trombone à la Berlioz, tour
à tour éclatants ou pleins de tendresse, n’étaient-ils
pas faits pour nous ? Par leur musique, comme par leur sentiment, les
poèmes de Martinet nous révélaient une œuvre
populaire authentique et de bon aloi, qui remuait en nous quelque
chose de vrai. Art de juste et unique expression, art salubre qui
chassait loin de lui ce faux art populaire, conventionnel, mièvre
ou grandiloquent, écœurant de vulgarité, cet art au
rabais soi-disant conçu pour le peuple et qui ne fait que
trahir le mépris qu’on a du peuple. Art de valeur humaine,
de conscience sociale. Art libre, art libérateur. Art
libérateur, oui. Car les Temps maudits faisaient vibrer
aussi en nous la fibre révolutionnaire. Révolutionnaires
ils ne l’étaient pas seulement par leur conception, ils
l’étaient surtout par une nouvelle sensibilité
poétique. Nos désespoirs, nos colères, nos
angoisses et nos émotions d’homme social, notre amour du bon
combat, notre confiance quand même, notre foi dans le
relèvement de la condition humaine, notre espoir d’une
société juste, d’une humanité pacifiée,
n’ont trouvé qu’un seul chanteur, et c’est Marcel
Martinet. »


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