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Iztok n°3 (mars 1981)
Le rêve
Article mis en ligne le 8 décembre 2007

par Bejanski (Nicolas)
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Le
premier rêve est probablement apparu en même temps que
les premiers hommes ! Et malgré les nombreux livres écrits
précisément pour interpréter les rêves,
les réponses sont encore très diverses…

Mais
permet moi, cher lecteur, de te raconter le cas véridique d’un
rêve véridique. Il s’agit du rêve que fit une nuit
l’instituteur Christo Dobrev Montchev, instituteur du village de
Meden Kladenes, dans le district de Yambol, en Bulgarie du Sud, il y
a de cela déjà plusieurs années.

Tu
pourrais me dire, cher lecteur, que je te fais perdre ton temps à
des rêveries ! C’est vrai, ces rêveries ont fait perdre du
temps à notre Christo Dobrev Montchev, elles lui ont fait
perdre douze années de sa vie.

J’ai
fait sa connaissance à la prison de Pazardjik ; je venais
d’arriver, lui était déjà là depuis neuf
années, il ne lui restait plus que trois ans de prison.
C’était un jeune homme maigrichon, brun, qui boitait de la
jambe gauche. Il était enfermé en régime sévère,
c’est à dire considéré comme très
dangereux ; il n’avait ainsi le droit de recevoir une lettre et un
colis de 5 kg que tous les trois mois.

Nous
étions voisins de cellule, et nous avons eu le temps de
parler, de faire connaissance et même de faire quelques parties
de cartes de temps en temps. Voici quel est le rêve que Christo
Dobrev Montchev fit une nuit, presque dix ans avant notre rencontre
en prison, alors qu’il avait à peine 25 ans. Il rêva
qu’il essayait de s’évader de Bulgarie en traversant la
frontalière de Maritza. Les chiens de garde le poursuivais.
les gardes lui tiraient dessus. Dans son rêve, il était
blessé, la rive n’était pas loin, mais il coulait… et
se réveilla en nage.

Le
lendemain matin en arrivant à son école, avant de
commencer la classe, il raconta son rêve à ses collègues
instituteurs en essayant de l’interpréter. Il est fréquent,
surtout à la campagne, de chercher une explication aux rêves.
Il expliqua donc que la nuit passée, il avait rêvé
qu’il s’enfuyait en face, en Grèce, qu’on lui tirait dessus,
qu’il était blessé… et qu’il s’était réveillé,
effrayé. Un collègue le calma : ce n’est rien, Christo,
au contraire rêver de fusillade est un signe qu’on va bientôt
recevoir une lettre, celle de ta fiancée de Yambol, par
exemple. Le débat aurait pu s’arrêter là si le
directeur n’était entré entre temps et n’avait assisté
au récit du rêve et de son interprétation. Et il
manifesta aussitôt son désaccord : c’est intolérable,
s’écria-t-il, comment toi, qui boite, es-tu parti courir vers
la frontière, vers la Grèce, précisément
vers le pays de l’empereur Tassili dit le tueur de Bulgares (Basile
II Bulgaroctone) qui au XIe siècle a fait aveugler
14000 bulgares prisonniers, n’en laissant qu’un sur cent avec un seul
œil pour leur permettre de retourner en Bulgarie. À l’arrivée
de ces soldats, devant un tel spectacle, le roi Samuil a eu une crise
cardiaque et il est mort. Et toi, avec ta boiterie, tu vas courir
chez ces grecs !


Mais je n’ai pas couru, c’est un rêve, camarade directeur.


Non, cela ne me regarde pas, ce sont les autorités qui vont
décider, s’écria encore le directeur, en téléphonant
immédiatement au poste de milice le plus proche.

Et
tous les instituteurs, tous les enfants de l’école, les larmes
aux veux, assistèrent à l’arrestation de Christo Dobrev
Mantchev… pour un rêve. Il m’a raconté lui-même
comment s’est déroulé son procès au Palais de
Justice.


D’après quels articles, pour quelles raisons me jugez-vous,
demanda-t-il à ses juges.


D’après le droit juridique de la Constitution de Bulgarie dite
Constitution de Dimitrov.


Mais vous savez bien que ce n’était qu’un rêve, que je
n’ai jamais effectué aucune tentative de passer la frontière,
j’étais à l’école.


Si tu as rêvé de fuir la République Populaire,
c’est que tu y as pensé auparavant. Et d’après nos
lois, chaque pensée subversive équivaut à une
action subversive, et par conséquent est condamnable.


Mais ce n’est pas vrai, je n’ai jamais pensé, je suis
innocent, c’est pour cela que j’ai parlé de mon rêve,
camarade juge.


Tu n’as pas le droit de m’appeler « camarade ». Tes
camarades sont des traîtres à la Patrie. Et si tu as
pensé ou non à t’évader, tu auras le temps d’y
réfléchir pendant douze ans de prison

C’est
ainsi que l’instituteur Christo Dobrev fut condamné à
douze ans de prison, pour un rêve.

Nicolas
Bejanski

Un
récit tiré du recueil « Au plus fort de la
tempête » (édité en bulgare à Paris
en 1979)


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