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La Revue Anarchiste n°2 (janvier 1930)
Dans le jeu de quilles
Article mis en ligne le 24 novembre 2007

par Le Chien
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Le mois n’a pas mal
commencé : dans leur chenil du boulevard Henri-IV, les
deux escadrons de la garde républicaine attendaient, leur os à
ronger, lorsque péremptoirement, le colonel vint leur annoncer
qu’il allait falloir serrer leur ceinturon de buffle blanc, lui-même
était privé de sa soupe grasse et de ses biscuits à
la farine de viande ! Et, à sa vente affamée, il
apprit comment le coffre du bureau de poste, rue de la Bastille,
avait été indignement découpé, comme quoi
trois cent mille francs en billets de banque avaient été
empruntés et que, ― horrible détail ― sur celle
somme, deux cent cinquante mille francs étaient destinés
à la paye des gardes de la caserne des Célestins.
« Mais,déclara le colonel en guise de proraison,
ces voleurs seront, sur ma plainte, poursuivis en vertu de l’article
179 du décret du 20 Mai 1903 contre “les individus
qui outragent les militaires de la gendarmerie”, et
conformément à la loi Grammont « qui
réprime les mauvais traitements envers les animaux. »

Subséquemment,
les gardes adoucis firent coucouche et, réintégrèrent
leurs niches individuelles.

Voler ainsi les
bottes des gendarmes a toujours mis les rieurs du côté
des voleurs, aussi, possédés par le démon de
l’émulation, des noctambules inconnus, après avoir
découpé le coffre d’une banque près de
Montélimar, patrie du nougat, et de l’ex-président
Loubet, ont prélevé deux cent trente mille
autographes du caissier principal de la banque de France. Hé
bien, ils en furent pour leur peine : cet argent n’était
destiné ni aux gardes mobiles ni aux surveillants de prison.

C’est
donc dans les bureaux de postes que ça se tient ? Et,
sans désemparer, une autre équipe viole les PTT de St
Sulpice sur Lèze, où ils ne trouvent que 4.450 francs ;
au prix où sont les bouteilles d’oxygène et
d’acétylène, c’est à jeter la pince après
le chalumeau
.

Et puis assez parlé
des cambrioleurs, me direz-vous ? Soit, parlons alors de votre
belle armée, tiens voici un entrefilet qui nous apprend
négligemment que dans une chambre d’arrêt du camp
d’Avord le jeune soldat, Jean Bernamont, ancien élève
de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé de
physique, fait la grève de la faim depuis le trois décembre
et n’acceptera de s’alimenter que si on le dispense du service
militaire : encore un fruit des écoles sans dieu !


allons-nous si le poison de l’objection de conscience passe de
virtuel au réel ? Heureusement que les journaux font
là-dessus la conspiration du silence et puis si l’armée
flanche, la police reste.

Vous
dites ? L’affaire Léonie Cohen ? Mais c’est vieux
d’un mois et la victime est définitivement condamnée !
Et puis, je vous le demande, ce juge d’instruction qui vient
dévoiler, en pleine Cour d’Assises, que le chef de la Sûreté
a caché une partie de la vérité, prouve surtout
que c’est la magistrature qui est pourrie : ainsi, dans cette
affaire, le substitut a osé dire à l’avocat :
« votre cliente ! il faut que je la fasse crever en
prison ». Et le procureur a dit sagement au juge : « votre avancement vous pourrez l’attendre ! »
Ce qui fit sourire le président.

D’ailleurs la Police
est trop honnête pour… il y a bien cette affaire des bandits
marseillais dans laquelle on a vu l’énorme Grisoni (Pascal),
chef de la Sûreté, s’injurier avec le sec commissaire
Thoumieux à propos du « mystérieux inconnu »
dont la consigne était de ne pas parler. Quant aux quarante
mille francs on n’a jamais su lequel des deux larrons les avait…
mis de côté à moins que ce ne soit le détective
privé !?

En attendant,
Grisoni (Pascal) et Thoumieux (François) ont été
envoyés en pénitence.

Et Benoist (André) ?
Non il n’était pas encore sur cette liste ; à
propos, j’ai lu que se trouvant dans son automobile, il aurait été
heurté par un taxi… mais il n’y a eu que des dégâts
matériels.

Tant pis !

Et, pour se
consoler, les bandits marseillais ont, aussitôt offert une
promenade en taxi à un encaisseur et, nous dit le Matin, « la
voiture parcourut environ deux kilomètres ». Il en
coûta soixante treize mille francs à l’établissement
de Crédit auquel est attaché l’encaisseur… trente six
mille flancs du kilomètre ! Bougre ! Marius, tu
ezazères !

Au fait, c’est,
excusable : la vie augmente tellement avec cette perspective des
assurances sociales !

Seuls
les prix Cognacq sont restés à vingt-cinq mille
francs ; ainsi, le dix-neuf courant on a pu voir se répéter
le spectacle comique des quarante chimpanzés de la Coupole,
distribuant deux millions trois cent cinquante mille francs à
quatre vingt dix lapins électeurs, à seule fin de
pousser les français à l’acte génital !
Mais c’est de l’excitation à la débauche, tout
simplement, et cela relève de la correctionnelle
 !

Hé bien pas
du tout, tout le monde trouve cela très édifiant. Moi
je trouve que c’est comique parce que je songe que ce vicieux de
Cognacq, par la vieille entremetteuse du pont des Arts, achète
le sperme des géniteurs stupides, grâce à la
sueur des employés de la Samaritaine. Il est comique de voir,
qu’à si bon compte, ces pères parcimonieux réussissent
à faire pondre aux autres, les tonnes de matières
organisées : chair à plaisir, chair à
travail, chair à canon, dont leurs fils uniques auront besoin
demain.

Et cependant la vie
augmente ! À tel point qu’au Danemark on étudie le
rétablissement de la peine de mort parce que, dit le journal :
« On a calculé que chaque condamné aux
travaux forcés à perpétuité coûte à
l’Etat quatorze couronnes par jour ou 5000 couronnes par an, ce qui
représente, pour les finances nationales, une formidable
charge ».

Pourquoi les Danois
ne font-ils pas comme dans notre beau pays ? Tenez, sans parler
de ce pauvre Rigaudin n’y a-t-il pas chaque mois des exemples du
souci d’économie qui anime vos maîtres ? Voici
quelques semaines, un flic de la P.J. abattait dans une cour de
Belleville un indiscipliné qui se disputait avec un voisin ;
ces jours-ci un brave agent abattait, rue Laferrière, un homme
qui essayait de voler une auto.

Vraiment, à
considérer ces exemples, la vie, la vie humaine, du moins, me
parait assez bon marché, alors, pourquoi tout, ce bruit parce
que l’ouvrier Clément, avait tué un flic ? Avec
sagesse la cour d’Assises a jugé que la chose était
négligeable : elle a renvoyé le communiste Clément
à sa cellule et, Benoist à son cheptel.

Ha ! Mais, Ah !
Mais ! c’est comme ça ? se fâcha le Benoist
directeur de la P.J., Hé bien tenez :

Et M. Amy, auréolé
de science et, chargé d’un dossier de cent pages, apparut,
dogmatique et solennel.

M. Amy en a bouché
un coin aux plus expérimentés physiologistes qui
réclament le secret de la Wassermann fantaisiste de prétendant
au siège de feu M. Bayle…. A ce propos… si le petit père
Bayle faisait ses expertises d’après semblables méthodes,
n’y aurait-il pas là l’explication de sa mort, violente ?

Que le petit Amy y
songe ! Sa mort laisserait M. Benoist inconsolable et. M.
Chiappe resterait encore deux jours sans manger, ha !

Heureusement, voici
Noël qui va rassénérer nos esprits, bien que,
d’Argentine, nous arrive l’écho des trois coups de feu que
notre camarade Marivelli tira sur le président Irigoyen qui,
celle fois-ci, en réchappe, excellente occasion pour
assassiner sur le champ l’anarchiste, mais l’Anarchisme est toujours
vivant.

Encore une mauvaise
nouvelle : deux étudiants sont arrêtés comme
ils allaient écouler des billets de banque, aussi parfaits que
les originaux, une étudiante fabriquait pendant ce temps de la
nitroglycérine ! Où allons-nous si notre jeunesse
universitaire ne se contente plus de faire la « bombe »
à Bullier ! Vous savez où cela conduisit la
Russie ? Ha ! ces jeunes générations !

Et les anciennes
s’en vont ! Après le père la Victoire qui, soit
dit en passant, doit commencer à sentir ce qu’il a toujours
été : la charogne, voici le petit père
Loubet qui se fait enfouir dévotement avec des « requiem »
et des pintes d’eau bénite. Quel accueil vont lui faire Combes
et Waldeck-Rousseau et Clémenceau lorsqu’il les rejoindra par
les « ombres myrteux » ?

Heureusement qu’il
est encore des hommes qui font que l’on n’ose pas vomir
indistinctement sur toute l’humanité : pendant que le
grotesque petit bourgeois de Montélimar finissait comme j’ai
dit, un homme : Louis Belleaud, en pleine jeunesse : vingt,
et un ans, se libérait d’un coup de revolver, au moment où
allaient l’arrêter les flics, sur lesquels il avait tiré
ses premières balles. Lequel, du président de la
République ou du cambrioleur a été un
« homme » ? Et, tandis que ce lambeau
d’épopée se déroulait au-dessus d’elle, la foule
écoeurante, dégueulait par ses millions de bouches
l’alcool de la grande fête chrétienne : à
Montmartre les cyniques étaient ivres de champagne, à
Belleville les inconscients étaient saouls de vin rouge. Dans
l’aube triste les indigestions se répandaient sur les
trottoirs.

Et
malgré tout, en vérité, en vérité
je vous le dis : le sang d’un homme a racheté toute sa
race, et ce n’est pas celui dont vous célébrez la
naissance, c’est le sang de Louis Belleaud.

Et voici les
derniers échos de la « fête » :
la rédaction des journaux « comme il faut »
pleure parce qu’en Ukraine on a détruit ce qui restait des
bondieuseries de toutes espèces et que des œuvres d’art ont
péri… peut-être un jour, quelqu’un, sous prétexte
d’anti-cléricalisme, faisant sauter la Ste-Chapelle, aura mis
tant de coton poudre dans les sous-sols, que le palais de Justice
évocation de la Grèce, les locaux de la P.J. de
moyennageuse architecture, s’en écouleront, écrasant
même, sous leurs décombres ; le président Warrain
et M. Benoist. Ce serait épouvantable, je le crie bien fort,
mais je me ferai tout de même une raison, et j’invite les
clercs de M. Aynard à s’en faire une à propos des
icônes et des curés russes. D’ailleurs il n’y a pas lieu
de se plaindre chez nous : la soutane est très cotée :
les journaux nous abassourdissent. de leurs hauts faits, le nouvel
archevêque de Paris accapare autant de lignes que l’Aga Khan,
on tient à nous apprendre comment Son Éminence porte le
manipule « qui servait, autrefois, au prêtre pour
essuyer sa sueur » — en ce temps-là les bêtes
parlaient ! Nous savons également que la calotte vaut :
45 frs, le chapeau rouge à glands d’or : 250 frs et la
mitre : 8.000 frs. En. vérité, Monseigneur, ou
s’en fout de votre calotte, quant à votre gland. vous pouvez
le… mettre on bon vous semblera, mais ne comptez pas sur moi pour
tenir le « bougeoir, symbole de la dignité
pontificale (prix : 3.000 francs) ! » N’empêche,
« qu’est-ce qu’y dirait, le trimardeur galiléen.,
si qu’y revenait » ? Lui qui défendait à
ses disciples d’avoir de l’argent et des effets de rechange, et leur
ordonnait d’imiter « les oiseaux du ciel et les lys des
champs qui n’amassent ni ne filent ». Qu’est-ce qu’il
dirait, Monseigneur, en vous voyant costumé en chienlit et
riche et gras, lui qui se faisait gloire de ce que « les
renards ont des tanières et que les oiseaux du ciel ont des
nids, mais que le fils de l’homme n’a pas une pierre où
reposer sa tête » ?

Ce n’est pas. la
dernière rigolade de l’année : le gros Léon
nous revient, c’est tout dire…

A l’exemple du.
dictateur, chacun prépare ses cadeaux mais selon ses moyens :
les conseillers municipaux ont offert. quatre cent quarante millions
aux souteneurs de la Propriété, c’est peu si l’on songe
à la ruée de mouches qui doivent trouver là-dessus
leur subsistance, c’est beaucoup si l’on réfléchit que
ces bons serviteurs, par amour du Devoir, se contenteraient de
médailles et des coups de pieds au cul dont ils sont dignes,
néanmoins la ville de Paris n’attache pas ses chiens avec des
saucisses, comme le riche et anonyme seigneur qui avait, commandé,
chez un bijoutier de la rue de Provence, une chaîne d’huissier
en platine et brillants estimée 175.000 francs et qu’un
amateur de passage a distraitement mis dans sa poche.

Mais ce sont les
enfants, surtout, qui attendent des cadeau, un des agents de la
« Liberté » constate avec joie que le
goût de l’uniforme persiste, que nos enfants désirent
plus que jamais des cannons, des soldats et des panoplies, avec
émotion un chef de rayon de « grands magasins »
lui a confié que son petit-fils avait longtemps hésité
entre une « panoplie d’officier d’Etat Major et un
attirail d’agent de la circulation dont le sifflet et le ballon blanc
l’avaient subjugué ; hé bien, les épaulettes
et les aiguillettes l’ont emport » et ce joli
papier s’achève par cette exclamation :

Ce gamin haut, comme
trois pommes, voyez s’il se redresse tel un petit coq, sous le képi
aux feuilles de chêne ; c’est tout de même
désolant., saperlipopette, de penses que quinze ans plus tard
il aura l’air d’une arsouille ! Et malgré lui, soyez-en
persuadé !

Monsieur le ministre
de la Guerre, offrez une jolie panoplie à nos chers soldats…
pour l’amour de Dieu !

Eugène Clery

Pour « les
enfants comme il faut » Citroën met en vante des
« citroënnettes électriques » :
« Le prix ? 3.500 francs. Et qu’on ne dise pas :
« Ce n’est pas à la portée de tout le
monde ! »… C’est évident, et nous n’avons
jamais prétendu le contraire. Mais, songez donc aux nombreuses
occasions où vous dépensez 3.500 francs. En est-il de
meilleure que les Étrennes ? Est-il de plaisir plus grand
que faire naître de la joie au cœur de ses enfants ?

Nous n’en doutons
pas.

Et cependant il y a
des éducateurs qui en tiennent encore pour la méthode
spartiate, tel est le cas de l’abbé Santol et des autorités
du « Placement familial » dont Amoretti dans
« l’Œuvre » vient de nous révéler
le système : éducation chrétienne sur la
paille où couchent les vaches et songe aux raves, pour la
nourriture de l’esprit : le catéchisme. Il n’est plus
question de citroënnettes mais quant on leur offrira une belle
panoplie, à leur majorité, on espère qu’ils
seront éblouis et reconnaissants.

Il est probable, en
effet, que ces pauvres inconscients seront tout prêts, à
nous tirer dessus ou à nous « passer à
tabac », mais il y a d’étranges complexités
dans une âme humaine et l’intelligence peut survivre même
aux leçons de catéchisme à doses massives et du
rang des esclaves que l’on prépare se lèvera demain,
peut-être, un Spartacus….

Le Chien


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