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La vie ouvrière n°5 (5 décembre 1909)
L’action directe en pédagogie
Article mis en ligne le 24 novembre 2007

par Thierry (Albert)
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I

Voulez-vous que je vous
parle comme à des camarades ? Je ne m’adresse pas qu’aux
instituteurs qui pourront lire ceci : je m’adresse plus droit,
plus affectueusement aux travailleurs. Sans doute je suis un
professeur, mais mon père est un ouvrier : je me
considérerais comme un ingrat si je n’étais pas
révolutionnaire.

Lisez cet article ainsi
qu’une lettre : c’en est une. J’ai certainement quelque chose à
vous dire de vos enfants. Et vous aurez quelque chose à me
dire, peut-être, de ma pédagogie.

II

À
l’école primaire supérieure de Vosves, j’enseigne
l’allemand, le français, la morale. De mon caractère,
vous n’avez besoin de connaître qu’un seul trait : je
tâche de faire attention.

J’ai une cinquantaine
d’élèves. Le plus jeune a douze ans, le plus âgé
dix-sept. Ainsi c’est moi qui les accompagne au long du difficile
chemin qu’ils se font de leur enfance à leur adolescence.
Tantôt je l’aplanis, et tantôt je le barre. Au début,
ils sont éveillés et doux ; puis ils deviennent
hypocrites. Mais ils m’émeuvent toujours par leur effort à
comprendre et à vivre. Ma préoccupation la plus
constante est d’aider à se viriliser ceux qui veulent ne pas
mentir.

III

La ville est une de ces
petites villes qui vivent sans qu’on sache pourquoi. On y trouve une
petite préfecture, une petite caisse d’épargne, trois
petites banques, un petit monument patriotique, une petite caserne,
un petit bordel, trois petits marchés, deux petits bazars, une
petite école normale, un petit collège et une petite
école primaire supérieure, collège du pauvre.

Pas de commerce :
Paris est trop près pour le consommateur et trop loin pour le
producteur. — Pas d’industrie. À
la suite des grèves de 1899, les maîtres du Creusot
avaient songé à établir une usine électrique.
« Allez-vous-en ailleurs, leur a dit un puissant
personnage, nous ne voulons pas d’ouvriers ici. » — Quant à l’agriculture, les grands propriétaires livrent
leurs moissons à des immigrants belges.

Je reçois les
fils des boutiquiers, des scribes, des instituteurs, des paysans. À
quel métier, à quel milieu faut-il que je les adapte ?

IV

Les mauvais élèves
m’écoutent pour passer le temps. C’est eux qui me l’ont dit,
je les ai remerciés de leur franchise. Ils bâillent un
an, ils bâillent deux ans ; puis ils retournent, ayant un
peu grandi, aider leur père au comptoir ou à la forge.

Les bons élèves
travaillent avec ardeur et concourent pour le brevet simple, qui est
un baccalauréat tout à fait primaire. Qu’ils
l’obtiennent ou non, ils sont mûrs déjà pour les
métiers « d’écritures », voilà
leur style, pour les bonnes places où l’on gagne de l’argent,
pour les fonctions « modestes, mais utiles » de
l’État. Et ils s’y
casent.

Les très bons
élèves enfin se consultent à la fourche d’un
double chemin. Ils entrent alors, soit à l’école
normale, soit dans une école technique : et quand ils en
sortent, instituteurs accomplis ou contremaîtres à la
coule, « une vaste carrière s’ouvre »,
c’est encore eux qui le disent, devant eux.

J’appelle cela des
ouvrages domestiques. Tenteraient-ils un autre effort si j’avais su
les nourrir d’un autre orgueil ?

Jadis je croyais qu’il
fallait faire d’eux des hommes. Mais cette tâche est bien
au-dessus du pouvoir d’un maître. (Tant mieux, d’ailleurs.) Je
me consolerais si j’en faisais seulement des domestiques critiques.
Par exemple (il y en a d’autres), des fonctionnaires syndicalistes.

V

On ne m’a pas enseigné
cela dans l’École
normale supérieure d’enseignement primaire, on ne m’y a pour
ainsi dire rien enseigné. Alors je m’adresse à ces
enfants mêmes.

Je me souviens d’un beau
matin : peu de temps après la rentrée, une lumière
penchante d’automne, des arbres dorés, le hâle des
vacances sur toutes ces petites figures, une affectueuse confiance
(me semblait-il) dans tous les yeux.

VI

Qu’est-ce que nous
allons faire en allemand ? — demandai-je.

Pivert ne savait pas où
l’on parlait allemand, ni pourquoi Allemands ne parlaient pas
français : il fallut expliquer cela.

Ensuite silence, long
silence. Je l’interpréterai : il paraît inutile à
ces enfants qu’on leur enseigne l’allemand ; car, après
tout, ils vivront en France.

Puis pourtant, quelques
voix s’élevèrent pour défendre les programmes :
—  On fait de l’allemand à l’école normale, dit Tain,
qui veut y aller. — Et l’allemand, c’est utile à un voyageur
de commerce, ajoute Pichenot, qui rêve de le devenir.

Je les regarde, l’un
dodu. l’autre maigre avec des traits faits à grands coups de
sabre. Après tout, je n’ai pas le droit d’opprimer Tain ni
Pichenot. (Mais les autres ?) Je reprends donc : — Et
comment ferons-nous ?

Ils réfléchissent
là-dessus, et ils répondent. — L’un voudrait qu’on
lise un journal amusant ; l’autre que je leur enseigne en
allemand quelque beau savoir que personne ne leur enseigne en
français, par exemple l’astronomie ; l’autre que nous
expliquions des images.

Là-dessus, j’ai
repris la parole. J’ai fait ce que j’ai pu : ça regarde
l’inspecteur. Mais vous voyez que j’avais du choix.

VII

Je leur enseigne aussi à
lire. Entendez, à comprendre et qu’ils lisent, à faire
attention. — Ils m’avaient réclamé ce tour depuis
longtemps : un mercredi, nous lûmes le journal.

D’abord, plusieurs
journaux. — Valentin, garçon rouge et subtil, m’apporta le
Matin ; je tirai l’Humanité de ma poche et
Raynouard, quatorze ans et un grand front luisant qui lui donnait
l’air chauve, présenta le Petit Parisien. — C’était
au temps de la seconde grève des postes, ce fut une belle
séance.

Au bout de dix lignes,
le Petit Parisien fut exclu à l’unanimité, comme
trop dramatique. — Une demi-colonne du Matin et un quart de
colonne de l’Humanité comparurent. Hélas !
il fallut conclure que l’Humanité était moins
honnête que le Matin ce jour-là. Car elle voulait
nous cacher qu’on eût, à Belleville, injurié pour
leurs quinze mille francs des députés socialistes.

VIII

Si l’inspecteur était
entré, il m’aurait trouvé mauvais esprit. — Pourtant
j’avais raison, je me tenais au plein de la vie ; je distribuais
à ces enfants, les programmes me le recommandent, des notions
essentiellement pratiques.

— Que lisez-vous ?
Comment lisez-vous ? Et faut-il lire ? — C’est un de mes
métiers que de lire : j’aimerais vous rendre service en
ceci. — J’estime qu’un journal vrai ferait en France une admirable
force révolutionnaire.

Or, en lisant bien le
journal le plus infâme, on lui arrache la vérité.

IX

Il y a des livres aussi.
Un soir sur deux, nous pouvons inviter chez nous, vêtus de vert
ou de jaune, les plus grands hommes qui aient vécu, et nous
entretenir avec eux. J’aiderai mes enfants à se choisir ces
amis sévères.

Nous lisons bien. Deux
heures par semaine, dit le programme. Seulement, en guise de livre,
il nous fournit un « recueil de morceaux choisis ».
Un de ces bouquins bavards, où les jugements sont établis
pour la vie, et les idées les plus profondes exécutées
en deux paragraphes. Les notes y fourmillent sur les textes, et les
dates ou je ne sais quels numéros, au milieu des plus nobles
poèmes, imitent le trou de la vermoulure. — Le nôtre,
étant meilleur que les autres, est pire : il est plus
« littéraire ». Je revois toujours mon
pauvre Godefroy, un maigre nabot au visage blême et ridé,
écarquiller des yeux terribles en ânonnant : — L’homme est un roseau pensant…

Quelles œuvres acheter,
pour les lire entières, pour les aimer dans leur passion et
dans leur style ? Faut-il que je sois seul à en faire la
liste ?

X

Au moins, vous ne vous
tromperez pas à ce discours ? ― Si je parle ainsi de l’école de Vosves, c’est que j’y
vis. Mais je ne la propose pas comme une école modèle,
ni comme une école rénovée. J’y fais ce que je
peux, et je suis le premier à dire que ce n’est pas grand
chose.

Un instituteur aurait
plus à dire que moi, parce que les enfants qu’il a sont plus
ignorants que les miens. Je voudrais seulement qu’il laissât la
théorie pour s’appliquer à une observation patiente et
humble.

XI

Peut-être vous
faites-vous de fausses idées sur la morale. Vous y voyez la
doctrine, c’est la nécessité qu’il faut y voir.

Pourquoi nierais-je la
patrie, puisqu’elle existe ? — Légalement,
économiquement, humainement. J’ai vécu deux ans en pays
germaniques, et j’y ai surtout appris quelles propriétés
précieuses c’est que l’histoire de France, que la langue et la
littérature françaises, que la méthode française
de penser.

Dirai-je qu’il ne faut
pas voter ? — Qui vote n’est pas pour cela une brute, qui ne
vote pas n’est pas pour cela un malhonnête homme : il me
suffira de rappeler cette vérité. Je ne veux pas
substituer un devoir contre-électoral au devoir électoral.

Une des leçons
qui m’a coûté le plus de travail est justement celle que
j’ai faite sur les partis politiques, leurs journaux, leurs livres,
leurs doctrines, leurs adhérents. Je n’ai pas dit qu’il y
avait dix millions de syndicalistes en France.

Si nous étions
tous d’accord pour faire la Révolution, nous ne la ferions
pas.

XII

J’aime la morale :
elle contient toute la vie. Et lorsque j’en parle, toujours je me
laisse interrompre.

Parce qu’un de ces
enfants en avait souffert, j’ai parlé du divorce. Parce que
tous en souffraient, j’ai parlé de ce qu’on appelle amour. Je
ne sais pas encore si c’est la plus courageuse tentative ou la plus
forte sottise que j’aie faites. Je me suis adressé à
ces jeunes garçons comme un père sérieux à
son fils sage.

Je n’ai pas menti. J’ai
dit simplement : — Voilà ce qui existe.

XIII

Mais j’ai ajouté :
—  Ça peut changer.

XIV

Ainsi je ne consulte pas
les programmes : cette cause est entendue.

Je n’interroge pas les
autorités. Je n’aurais pas une répugnance absolue à
le faire, car je n’ai pas de principes. J’ai trouvé en
arrivant un inspecteur tolérant, intelligent et bon.

Il a pris sa retraite,
il ne lira sûrement pas ceci : je puis donc le dire.

Je n’agis pas même
d’après mon savoir. Allemand, grammaire, philosophie,
histoire, j’ai appris à tout désapprendre. À
quoi bon fatiguer sous l’abstraction ces petits esprits débiles ?
D’ailleurs, ils auraient dormi.

C’est de mes élèves
que je voudrais tirer toute ma pédagogie. Leur désir,
je l’épie ; leur volonté m’indique leurs besoins,
leur expérience me fournit mes exemples, leur curiosité
dirige ma méthode, leur fatigue commande mes inventions…
Voulez-vous, proportions gardées, que nous appelions cela de
l’action-directe ?

XV

C’est trois petites
salles malpropres, tristes, puantes. Les murs sont peints en marron
et en rose. Il n’y a ni cartes ni images. Le tableau noir creuse la
cloison comme la gueule d’un four sinistre. Du plafond pendent des
lampes électriques, dont plusieurs ont perdu leurs ampoules.
Le poêle répand une fumée lugubre. Aux fenêtres,
on voit l’automne pluvieux pourrir les arbres. Les tables, longues en
première année, étroites et petites en deuxième
et en troisième, font un bric-brac poussiéreux et
misérable.

Les enfants là,
comme tout se ranime ! Je n’aperçois plus les murs ni les
fenêtres. Je regarde ces yeux, ces lèvres, ces visages
vagues et secrets, cette pauvre chair à vie. Ils s’efforcent,
ils ont peur, ils s’amusent, ils s’endorment. Songez que leurs
ancêtres ont peiné dix mille ans pour découvrir
quelques-unes des vérités que je leur procure. Songez
que s’il me plaît, s’ils le veulent, je puis leur faire
entendre la voix sévère de Pascal, la voix orgueilleuse
d’Hugo, la voix justicière de Danton.

Albert Thierry (Novembre
1909)


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