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Témoins n°17 (été 1957)
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Article mis en ligne le 17 novembre 2007

par Camus (Albert)
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Il faut bien le dire nous n’avons pas été gâtés
en grands exemples. Je ne parle même pas de l’affaiblissement
général du caractère et de l’intelligence
parmi ceux dont la fonction était de nous gouverner ou de nous
représenter. Mais pour en rester au seul domaine de la pensée,
les hommes de ma génération, nés à la vie
historique avec la prise du pouvoir par Hitler et les procès
de Moscou, ont vu d’abord les philosophes de droite, par haine
d’une partie de la nation, justifier l’asservissement de toute
cette nation sous une armée et une police étrangères.
Il fallut alors que l’intelligence, elle aussi, prenne les armes
pour rectifier ce regrettable raisonnement.

A
peine avions-nous retrouvé la paix et l’honneur qu’une
nouvelle conspiration, encore plus douloureuse pour nous,
s’établissait contre l’intelligence et ses libertés.
Nous avons vu, nous voyons encore des penseurs de gauche, par haine
d’une autre partie de la nation, justifier dans de beaux
raisonnements la suppression du droit de grève et des
conquêtes ouvrières, le régime
concentrationnaire, l’abolition de toutes les libertés de
pensée et d’expression et même l’antisémitisme,
à la seule condition qu’il soit professé et exercé
sous des étiquettes humanistes. Un froid délire
d’auto-punition a fait ainsi à dix ans d’intervalle, de
nos théoriciens de la nation ou de la liberté, les
serviteurs passionnés des pires tyrannies qui se soient
étendues sur le monde et, pour tout dire en un mot, les
adorateurs du fait accompli. Trop de nos intellectuels et de nos
artistes, saisis de ces délires, ont fini par ressembler à
ces filles qui, devant l’auberge de Peirebeilhe, chantaient de
toute leur gorge pour couvrir les cris des voyageurs égorgés
par leurs vertueux parents…

(Le
Parti de la Liberté
— discours prononcé par
Albert Camus, en hommage à Salvador de Madariaga, le 30
octobre 1956)

* * *


« La terre tourne toujours », a dit le ministre
des affaires étrangères Chepilov après avoir
rendu compte de la sauvage intervention des troupes russes. Elle
tourne en effet et… le mensonge longtemps triomphant décline,
la vérité longtemps obscurcie commence de nous
éclairer. Des mondes artificiels, dont le seul ciment était
le sang et la terreur, s’écroulent, dans le désarroi
et le silence de ceux qui en chantaient les vertus. La liberté
dont on nous avait annoncé et démontré la vanité
et la disparition nécessaire disperse en un jour les milliers
de doctes volumes et les armées sous lesquelles on la tenait
enterrée. Elle marche à nouveau, et des millions
d’hommes savent, de nouveau, qu’elle est le seul levain de
l’histoire, leur seule raison de vivre, et le seul pain dont on ne
se rassasie pas.

(Idem)

* * *

Ce
que fut l’Espagne pour nous il y a vingt ans, la Hongrie le sera
aujourd’hui. Les nuances subtiles, les artifices de langage et les
considérations savantes dont on essaie encore de maquiller la
vérité ne nous intéressent pas. La concurrence
dont on nous entretient entre Rakosi et Kadar est sans importance.
Les deux sont de la même race. Ils diffèrent seulement
par leur tableau de chasse et, si celui de Rakosi est le plus
sanglant, ce n’est pas pour longtemps.

Dans
tous les cas, que ce soit le tueur chauve ou le persécuté
persécuteur qui dirige, la Hongrie ne fait pas de différence
quant à la liberté de ce pays. Je regrette à cet
égard de devoir encore jouer les Cassandre, et de décevoir
les nouveaux espoirs de certains confrères infatigables, mais
il n’y a pas d’évolution possible dans une société
totalitaire. La terreur n’évolue pas, sinon vers le pire,
l’échafaud ne se libéralise pas, la potence n’est
pas tolérante. Nulle part au monde on n’a pu voir un parti
ou un homme disposant du pouvoir absolu ne pas en user absolument.

Ce
qui définit la société totalitaire, de droite ou
de gauche, c’est d’abord le parti unique, et le parti unique n’a
aucune raison de se détruire lui-même. C’est pourquoi
la seule société capable d’évolution et
libéralisation, la seule qui doive garder notre sympathie à
la fois critique et agissante, est celle où la pluralité
des partis est d’institution. Elle seule permet de dénoncer
l’injustice et le crime, donc de les corriger. Elle seule
aujourd’hui permet de dénoncer la torture, l’ignoble
torture, aussi méprisable à Alger qu’à
Budapest…

Les
tares de l’Occident sont innombrables, ses crimes et ses fautes
réels. Mais, finalement, n’oublions pas que nous sommes les
seuls à détenir ce pouvoir de perfectionnement et
d’émancipation qui réside dans le libre génie.
N’oublions pas que lorsque la société totalitaire,
par ses principes mêmes, oblige l’ami à livrer l’ami,
la société d’Occident, malgré tous ses
égarements, produit toujours cette race d’hommes qui
maintiennent l’honneur de vivre, je veux dire la race de ceux qui
tendent la main à l’ennemi lui-même pour le sauver du
malheur ou de la mort.

Lorsque
le ministre Chepilov, revenant de Paris, ose écrire que
l’« art occidental est destiné à écarteler
l’âme humaine et à former des massacreurs de toute
espèce », il est temps de lui répondre que
nos écrivains et nos artistes, eux du moins, n’ont jamais
massacré personne et qu’ils ont cependant assez de
générosité pour ne pas accuser la théorie
du réalisme socialiste des massacres couverts ou ordonnés
par Chepilov et ceux qui lui ressemblent.

La
vérité est qu’il y a place pour tout parmi nous, même
pour le mal, et même pour les écrivains de Chepilov,
mais aussi pour l’honneur, pour la vie libre du désir, pour
l’aventure de l’intelligence. Tandis qu’il n’y a place pour
rien dans la culture stalinienne, sinon pour les sermons de
patronage, la vie grise et le catéchisme de la propagande. A
ceux qui pouvaient encore en douter, les écrivains hongrois
viennent de le crier, avant de manifester leur choix définitif
puisqu’ils préfèrent se taire aujourd’hui plutôt
que de mentir sur ordre.

Nous
aurons bien du mal à être dignes de tant de sacrifices.
Mais nous devons l’essayer, dans une Europe enfin unie, en oubliant
nos querelles, en faisant justice de nos propres fautes, en
multipliant nos créations et notre solidarité. A ceux
enfin qui ont voulu nous abaisser et nous faire croire que l’histoire
pouvait justifier la terreur, nous répondrons par notre vraie
foi, celle que nous partageons, nous le savons maintenant, avec les
écrivains hongrois, polonais et même, oui, avec les
écrivains russes, bâillonnés eux aussi.

Notre
foi est qu’il y a en marche dans le monde parallèlement à
la force de contrainte et de mort qui obscurcit l’histoire, une
force de persuasion et de vie, un immense mouvement d’émancipation
qui s’appelle la culture et qui se fait en même temps par la
création libre et le travail libre.

Notre
tâche quotidienne, notre longue vocation est d’ajouter par
nos travaux à cette culture, et non d’y retrancher quoi que
ce soit, même provisoirement. Mais notre devoir le plus fier
est de défendre personnellement et jusqu’au bout, contre la
force de contrainte et de mort, d’où qu’elle
vienne, la liberté de cette culture, c’est-à-dire la
liberté du travail et de la création.

Ces
ouvriers et ces intellectuels hongrois, auprès desquels nous
nous tenons aujourd’hui avec tant de chagrin impuissant, ont
compris cela et nous l’ont fait mieux comprendre. C’est pourquoi
si leur malheur est le nôtre, leur espoir nous appartient
aussi. Malgré leur misère, leur exil, leurs chaînes,
ils nous ont laissé un royal héritage que nous avons à
mériter : la liberté qu’ils n’ont pas choisie,
mais qu’en un seul jour ils nous ont rendue !

Albert
Camus

(Discours
prononcé à la salle Wagram, le vendredi 15 mars 1957)


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