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Les temps nouveaux n°8 (29/06-05/07 1895)
Mouvement social
France
Article mis en ligne le 12 novembre 2007

par Girard (André)
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PARIS. — Dimanche
dernier, notre collaborateur V. Barrucand a donné la
conférence annoncée sur le Pain gratuit. Notre
camarade a traité avec conviction et talent son sujet, qu’il a
déjà, du reste, développé dans deux
articles de la Revue Blanche.

Nous ne voudrions pas
trop jeter d’eau sur le feu des enthousiasmes, mais nous ne pouvons
nous empêcher de faire quelques réserves sur cette
réforme qui, selon notre ami, pourra se transformer en arme de
guerre contre la société.

Barrucand se défend
de faire appel à la législation, à
l’intervention de l’État, mais, qu’il le veuille ou non, si
cette réforme était prise en considération,
forcément elle nécessiterait une législation
nouvelle. Ce pain que l’on donnerait gratuit, il faudrait des impôts
pour le payer, et comme le riche a toujours moyen de faire payer, à
ceux qu’il exploite, les impôts dont il fait l’avance, nous ne
voyons pas. trop ce que le travailleur y gagnerait. — Une
augmentation de l’ingérence de l’État ! — Ce
n’est pas ce que nous, anarchistes, désirons.

Barrucand, il est vrai,
parle d’en faire une œuvre de solidarité et de trouver, dans
des souscriptions volontaires, l’argent nécessaire à
l’établissement du pain pour tous. Mais, si nous parvenions à
amener les bourgeois à comprendre que tout le monde a le droit
de manger, il ne serait pas plus. difficile de leur faire comprendre
qu’avec le pain, il faut le vêtement, le logement, le beurre et
le reste ; qu’à côté des besoins matériels,
il y a les besoins moraux et intellectuels. Pourquoi, alors,
rapetisser à plaisir nos revendications ? Cela n’est
utile qu’aux coureurs de plates-formes électorales. Libre aux
individualités de se passionner pour une davantage que pour
d’autres. Mais nous, en tant qu’anarchistes, nous ne les séparons
pas l’une de l’autre.

Vindex

O

On lit dans la Justice
du 14 juin :

« On n’a pas
oublié les faits qui se sont passés, il y a aujourd’hui
huit jours, à Avesnes-lès-Aubert.

« Des
délégués des ouvriers tisseurs se présentaient
chez un patron, M. Nicolas Moreau, pour lui soumettre le tarif
élaboré par les chambres syndicales. En homme qui
connaît la distance qui sépare l’employeur des employés,
M. Moreau — Nicolas — mit les délégués à
la porte en les traitant de lâches et de fainéants.
Accueilli par les huées de la foule, le sieur Moreau fit
fermer les grilles de son établissement, et, rassuré
par cette barrière protectrice, ramassa courageusement une
pierre qu’il lança sur un enfant. La foule, en voyant l’enfant
blessé, riposta, et une grêle de cailloux s’abattit sur
la maison.

« M. Moreau
s’arma alors d’un revolver, qu’il prétend avoir déchargé
en l’air, tandis que son fils Anthime prenait une carabine Flobert et
tirait sur les assistants deux coups chargés à plomb.
Plusieurs personnes furent blessées, notamment deux jeunes
filles de seize ans et une de dix-huit., un jeune garçon de
quatorze ans, et un ouvrier âgé de quarante-huit ans. Il
y avait là sept cents ouvriers, qui étaient venus
escorter les délégués. Ils pouvaient mettre à
sac la maison des deux Moreau, tirer de sanglantes représailles
de leur agression. Ils s’éloignèrent sagement, laissant
à la justice le soin de tirer la morale de l’incident.

« Elle vient
de rendre son arrêt. M. Moreau — Anthime a été
condamné à cent francs d’amende avec application de la
loi Bérenger.

« Il faut
savoir gré aux juges de Cambrai de n’avoir pas poursuivi les
jeunes filles, l’enfant et. l’ouvrier blessés, et de ne leur
avoir pas octroyé plusieurs semaines de prison. C’est la
ration ordinaire qu’on accorde, en cas de troubles, aux étudiants
et aux ouvriers arrêtés pour avoir reçu les coups
de casse-tête ou les renfoncements distribués par les
agents. Le tribunal pouvait, par surcroît, adresser des
félicitations aux deux Moreau, comme firent les magistrats
versaillais en acquittant le garde de Meudon, qui avait assassiné
le sourd-muet Lecomte. Décidément, il faut donner un
bon point aux juges de Cambrai. »

O

BORDEAUX — Un groupe
d’ouvriers ayant voulu prendre part à l’Exposition de
Bordeaux, chargea l’un de ses membres d’y installer une bibliothèque
destinée à recevoir les objets à exposer.
Celui-ci choisit parmi les places disponibles celle qui lui parut la
plus favorable et y fixa le meuble en question. Quel ne fut pas son
étonnement, le lendemain, à son arrivée, de
trouver la bibliothèque arrachée (non-pas déplacée,
mais arrachée violemment) et en partie démolie ? À
sa place s’étalait un tableau appartenant à une grande
société financière de Paris. Les réclamations
de l’ouvrier ne furent pas écoutées, mais on daigna
toutefois lui concéder une autre place, d’où il fut
encore chassé. En présence de ces abus de force brutale
et jugeant la résistance inutile, il ne se représenta
plus. « La raison du plus fort est toujours la
meilleure. »

O

BIRIBI. — Dans ses
numéros du 31 mai et du 7 juin, l’Intransigeant
signale, avec documents et attestations à l’appui, les
cruautés inouïes dont sont victimes les
« disciplinaires » en Afrique. On ne saurait
trop faire d’agitation autour de pareilles atrocités et il est
du devoir de tout homme de cœur de s’élever publiquement
contre ces scènes sans nom qui révolteraient le
cannibale le plus féroce. Non qu’il y ait, hélas !,
à en espérer la suppression. Ces faits sont la
conséquence inévitable de l’autorité illimitée
que la discipline militaire confère sur ses subordonnés
à tout soudard dont la manche est ornée d’un galon. Que
le ministre de la guerre soit interpellé à ce sujet, il
fera celui qui ignore, promettra une enquête, voire même
une répression sévère, mais, pour l’honneur du
drapeau et du principe de la hiérarchie, plaidera
l’exagération, insinuera que ces révélations
sont le fait de vengeances ou de rancunes personnelles ; les
députés, qui, au fond, s’en fichent, voteront un ordre
du jour de confiance et l’on continuera à assassiner là-bas
des malheureux dont le tort principal est de n’avoir su comprendre la
grandeur de l’esprit d’abnégation poussé jusqu’à
l’obéissance passive. Mais, au moins, le public sera éclairé,
des mères de famille sauront à quel régime sont
soumis leurs fils, et les imbéciles qui se prosternent devant
le dieu Patrie, apprendront quels sacrifices humains sont perpétrés
au nom de leur divinité révérée.
Peut-être leur ferveur en sera-t-elle quelque peu refroidie !

L’Intransigeant
raconte l’histoire du soldat Cailleux, qui, pour un paquetage mal
fait, fut attaché à la crapaudine, puis frappé à
coups de nerf de bœuf par le sergent Pianelli et demeura une heure
dans cette position. Cet homme, qui déserta la nuit suivante
(on le comprendrait à moins), fut condamné à dix
ans de réclusion.

C’est ensuite le nommé
Rey, qui, lié à la crapaudine, fut exposé au
soleil pendant une journée entière. Il en devint fou.
Ensuite, un nommé Lardin est frappé par son caporal :
il lui rend un coup de poing et est condamné à cinq ans
de travaux publics. C’est le nommé Stahl, qui, atteint des
fièvres paludéennes, est contraint par ses supérieurs
à traîner une brouette jusqu’à 6 heures du soir ;
à 9 heures, il expirait. Et ainsi de suite ! Il n’y a
qu’à se baisser pour en prendre.

À ces faits nous
en ajouterons d’autres dont nous garantissons l’authenticité
absolue :

Le sergent Thomas,
ancien souteneur à Toulouse, pourvu d’un casier judiciaire sur
lequel figurent 7 ou 8 condamnations, traite ses subordonnés
de « forbans » et de « crapules ».
C’est à lui que le commandant Schmitelin dit : « Je
vous abandonne ces hommes, vous pouvez en faire ce que vous
voudrez. » Ce qu’il en fit se devine par le récit
des faits que l’on connaît. Ce sergent Thomas, renommé
au 3e bataillon d’Afrique pour sa férocité,
eut une fin digne de lui. Envoyé au Dahomey, il fut un jour,
par hasard, puni de quinze jours de prison pour avoir outrepassé
la mesure permise même en Afrique, en brutalisant un homme.
Furieux, autant que surpris, d’avoir été puni pour un
pareil motif, il eut un accès de rage tel qu’il en mourut.

Voici quelques faits. En
septembre 1892, le disciplinaire Chazot, gravement malade, est
conduit à l’hôpital par un caporal ; la conduite se
fait à la matraque, comme il convient à des malades de
cet acabit : Chazot tombe d’épuisement en arrivant à
la grille de l’hôpital ; le gradé qui l’accompagne
le relève en lui criant : « Allons !
marche, charogne ! » Chazot expire en arrivant à
l’hôpital… Épilogue significatif à cette
histoire : le caporal est nommé sergent le mois
suivant… En récompense de son zèle, sans doute ?

En février 1893,
le dimanche gras, les disciplinaires Dubrulle, de la 3e,
et Frévent, de la 4e compagnie, tombent
d’inanition. Le médecin major les envoie à l’hôpital.
Frévent meurt de faim à 8 heures du soir, et
Dubrulle, le lundi, à 4 heures du matin. Ce dernier portait
sur l’oeil gauche la marque horrible d’un coup de poing qui lui avait
été porté par le caporal Belin, de la 5e
compagnie.

En veut-on encore ?
Voici l’histoire du malheureux Henriette, qui, dans le courant de
l’année 1892, reste à la barre — les pieds liés
à une barre de bois et vêtu d’un caleçon et d’une
chemise, — pendant cent onze jours et est soumis à un jeûne
rigoureux pendant six jours. Il en sortit avec les pieds gelés.
Contraint, malgré cette situation, de travailler, il fut
traduit au conseil de guerre et condamné à deux ans de
prison pour refus d’obéissance. Durant sa prévention,
on l’avait mis en cellule, Mais en présence de son état
de santé, on est forcé de le porter à l’hôpital.
Le dernier jour qu’il est au kef, dans le magasin d’habillement de la
3e compagnie où on lui donne une tenue pour se
présenter au conseil de guerre à Tunis, crevant de
faim, il implore du caporal Ulput un morceau de pain, réduit
pour l’obtenir, à promettre à ce gradé certaines
faveurs qu’on ne peut spécifier autrement.

Voilà des faits,
il en est d’autres que nous conterons par la suite. Assez éloquents
par eux-mêmes, ils n’ont besoin d’être suivis d’aucun
commentaire.

André Girard


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